Notre Dame du Mont Cornadore

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Des mots chuchotés au sein de l’immensité.

Deux lèvres sensuelles et un message caché.

 

Elle est assise là, son fils sur les genoux, mais elle n’est pas celle que l’on croit.

Elle est immobile, l’image de la sagesse et de la maternité. Elle est sous verre, sage et pétrifiée. Elle ne bouge pas d’un cil, n’a pas le cœur qui bat, jamais ne vacille ou ne ressent d’émoi.

 

Elle n’est pas du tout celle que vous croyez.

 

Elle est une femme d’abord, vous devriez vous en rappeler. Sa robe est d’or et d’étoiles, une parure de fée. Elle cache en son sein un trésor, qui n’a rien d’un coffre-fort, comme vous pourriez le penser. Elle tient son fils bien sûr, mais ce n’est que pour vous voir défiler. En réalité, elle attend en vain que quelqu’un vienne la réveiller.

Elle trépigne, elle s’ennuie, sous cette paroi de verre poli. Elle n’a rien d’une nonne, encore moins d’une icône : elle est la vie, de la naïade au faune ; elle est la sensualité, de celle qui asservit les hommes ; elle est la beauté, comme vous n’en avez jamais croisée.

Elle est la femme que tous auraient rêvé d’aimer.

 

Elle assise sur un trône, qui n’a rien de divin. Il symbolise le règne qu’elle déploya dans un pays lointain ; un royaume de fêtes et de plaisirs, où la religion n’était que le désir. Elle-même a choisi le nom qu’on lui donnait, qui n’avait aucun lien avec la virginité : Dalila, avec tous les Samson à ses pieds.

 

Elle parvient encore à s’amuser de la révérence qu’on lui porte aujourd’hui, mélange de langue morte et de prières rancies. Elle reconnaît que ce n’est pas désagréable d’être ainsi admirée sous toutes les coutures, prenant la pose et la parfaite figure. Elle ne s’habitue cependant pas à ne rester que lointaine, là où auparavant, elle voyait palpiter les veines, de ses amants, de ses troubadours, haletant et gémissant, fous d’amour.

 

Elle trouve étrange de traverser le temps, de voir les époques changeantes et les atermoiements, de ces peuples nouveaux, de ces pèlerins qui grimpent si haut, pour l’admirer et la remercier, d’être ici et de n’en pas bouger.

Elle ne devrait pas se plaindre, elle a tout fait pour cela, que son nom et son aura traversent les siècles et les combats, continuent de rayonner, malgré la mort et son corps pétrifié. Elle ne pensait cependant pas que les hommes pouvaient être hypocrites à ce point, de faire d’une reine, d’un destin, une vestale qui ne bouge point. Elle se dit qu’ils ne savent pas ce qu’ils perdent, à adorer une statue, même superbe, au lieu de se rappeler et de jouir de tout ce qu’elle a laissé comme souvenirs,

des poèmes d’amour à côté desquels l’Ecclésiaste ressemble à des vers balourds,

des âmes transfigurées par la jouissance, le bonheur, d’avoir connu tant de couleurs,

des prétendants, des maris, des amants, qui n’ont plus su après s’ils n’étaient pas redevenus des enfants.

 

Elle sourirait presque, si l’on comprenait enfin la méprise qui l’a fait passer de Lilith à prêtresse. Elle sait qu’elle n’est que la représentation de ce que tous vivent à l’unisson ; ne montrer qu’une façade, qu’un profil, au lieu de vivre sa vie comme une étoile qui brille. Elle n’a pas de regret, elle a bien vécu. Elle ne peut que constater qu’ils sont peu d’élus, comme elle, à avoir su empoigner leur existence pour la vivre comme une transe, et non pas effrayés de ne pas plaire ou de ne pas savoir flatter.

 

Aujourd’hui, elle attend, au sommet de cette montagne, ce volcan d’énergie et de palpitations, qui la porte aux nues et l’emplit de frissons. Elle ne se lasse pas de sentir cette chaleur, cette puissance, qui la submergent et la propulsent vers le ciel immense, ces galaxies, ces univers, qu’elle visite quand enfin le dernier prêtre ferme la porte de fer. Elle peut alors prendre son envol, vers la lumière, dans une danse folle, de beauté et de joie, d’être au sein de ce monde-là, empli de bruit et de fureur, mais à la source de cette fleur, fragile et majestueuse, qui se déploie dans l’éclat de lueurs fabuleuses.

 

Elle est belle, elle le sait. Elle est éternelle et régnante à jamais, liée par un pacte qu’elle seule connaît : accepter l’adoration, passive et permanente, pour ressentir l’émotion, intense et puissante de ces rêves et de ces espoirs, qui sont déposés à ses pieds chaussés de bois, par le foule de croyants en un Dieu ou pas.

 

Alors elle laisse les saisons passer, les doléances s’afficher, les clichés s’enclencher, les indifférents défiler, dans cet écrin de pierres et de bois. Elle autorise ses souvenirs à résonner, dans son cœur, dans son âme, comme autant des mélodies et de charmes, qui lui rappellent qu’elle a eu la chance d’une extraordinaire existence et que ce miracle continue encore à exister, dans ce mausolée déserté.

 

Elle se demande juste quel sera celui qui osera la regarder pour ce qu’elle est : l’incarnation de la féminité, et non une rassurante mère figée. Elle a pourtant été sculptée avec soin, de la tête aux mains, avec une douceur et une grâce qui ne laissent que peu de place aux doutes sur les sentiments de celui qui a choisi l’essence naturelle, ce buis si rare à travailler, et ces tissus aux reflets irréels. Elle est faite pour l’amour, le charnel et non pas l’incarnation d’une pucelle. Mais il est plus rassurant peut-être de croire que dans le corps, ne compte que la tête, alors que toutes les saintes, les prophètes, les guerriers, qu’elle a connus ou qui l’ont précédée, étaient eux aussi avec un sang qui tourbillonnait.

Elle sait que ce moment viendra, où son paradis sera celui qu’elle entrevoit, à travers les yeux de ce dragon de cuivre, dont les membranes des ailes vibrent à l’écho de ce qui la rendra libre : la passion, le désir et la joie de vivre.

 

Elle patiente donc, entre ombre et lumière, sombre et fière ; accessible et distante, lointaine et présente. Elle se dit que les hommes sont petits et lents devant ces merveilles qui dépassent l’entendement, mais qu’elle est heureuse d’être là pour leur en montrer l’éclat.

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