La barre à roue

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Elle est de bois poli et verni. Elle est plantée sur le pont de ce navire

qui ne bouge pas,

dont les voiles sont affalées,

qui semble pétrifié.

 

Cette barre n’a plus tourné depuis si longtemps qu’elle semble presque faire partie d’un tableau dont l’horizon serait cet océan immense, mystérieux et dont l’objet symboliserait les rêves oubliés, le temps qui a passé.

 

Elle se souvient pourtant quand elle est née de ce noyer magnifique, dont les racines avaient fouillé le sol toutes ces décennies, afin de nourrir ce bois, dur, solide, beau, de la richesse de la Terre et de ses minéraux. Elle sent encore en elle les vibrations de ce temps, de cette histoire qui l’a constituée.

Elle se rappelle aussi, ces mains rudes, caleuses, cette peau chaude et râpeuse, qui l’ont fait jaillir de ces veines, de ces stries, pour lui donner forme et beauté ; cette sensation inouïe d’être enfin au monde, de s’afficher,

belle, ronde, parfaite et ouvragée.

 

Elle avait envie alors, d’affronter les embruns sans faillir, de guider les marins sans faiblir, de percevoir la lutte des eaux et du navire, et d’en resplendir,

d’être utile,

d’être à sa place,

de servir et de laisser une trace,

sur les continents ainsi découverts, sur les échanges qui se libèrent, sur les espoirs de routes nouvelles, sur les aventures immortelles.

 

Elle n’attendait qu’une chose, qu’un cri : celui des amarres larguées, celui des voyages lancés, celui de la liberté espérée ;

mais le bateau est resté à quai ;

mais les marins ne l’ont jamais habité ;

mais l’épopée est mort-née.

 

Elle avait tant de désirs et d’ambitions, tant de souvenirs à construire et d’émotions à jaillir, et une terrible lucidité. Elle a compris que cela n’arriverait jamais quand elle a vu la coque se charger de plomb, quand elle a senti la peur des moussaillons, quand elle a aperçu le capitaine jeter son chapeau à la mer et maudire le Ciel et l’Enfer.

Ce n’était plus un navire qu’elle dominait, mais une prison.

Ce n’était plus un vaisseau qu’elle menait, mais un cercueil sans fond.

 

Ces hommes allongés dans la cale.

Ces peaux noires, ces larmes.

Ces coups de fouet, ces hurlements.

Ces douleurs, ces déracinés.

 

Un voyage qui devient une horreur.

Un départ qui n’entraîne que des pleurs.

Une cargaison qui suinte la mort.

Une envie de tout jeter par-dessus bord.

 

Elle a accompli ce qu’on lui demandait ; asservir, brimer, arracher, éloigner.

Elle a pleuré, elle aussi, à n’entraîner que des exilés, des bannis.

Elle a voulu ne pas avoir été conçue, pour oublier ce sang sur les peaux nues.

 

Elle n’avait pas le choix. Elle n’était pas celle qui tenait d’une poigne ferme et disciplinée les manches de la barre qu’elle était. Elle a dû se plier à cette humiliation, cette destinée,

jusqu’à ce que les hommes comprennent

que la vie peut être géhenne,

qu’ils sont leurs propres monstres,

qu’ils peuvent décider de briser leurs chaînes rouillées.

 

Elle s’est alors trouvée vacante, en déshérence, avec une plaie béante,

celle d’avoir passé ses plus belles années à ne représenter que l’abomination d’êtres asservis ;

celle de sentir encore dans son cœur le grincement du poignard qui tranche des vies ;

celle de ne pas avoir voulu, ni être là, ni avoir ainsi subi.

 

Et les années se sont enfuies, en une course pour l’oubli, en une fuite pour effacer toute trace de ces ignobles grimaces, de ces cauchemars hurlants, de cet égarement.

 

La voilà aujourd’hui, à quai, dans ce bateau ranci, sans objectif, ni projet, juste seule et abandonnée. Il y a bien quelques mouettes qui se perchent sur son dos, maigres caresses pour elle qui espérait des bravos ; mais il reste surtout cette sensation d’un immense gâchis.

 

Et si soudain la brume du remords disparaissait ?

Et si soudain un chant, puissant, fort, la réveillait ?

Et si jour était celui qu’elle espérait ?

 

D’abord une houle douce et berçante, qui fait tanguer la coque d’une douceur lancinante.

Ensuite, un soleil qui s’éveille, perçant les nuées d’un éclat sans pareil.

Enfin cet équipage qui apparaît alors, joyeux, conquérant et magnifié : des hommes, des femmes, des enfants qui rient, qui dansent dans la lumière du levant.

 

Une vie qui renaît, une ambition qui se reconnaît, une volonté qui se reconstitue, une force qui est revenue.

 

La barre tournoie d’un élan vif et pérenne. Sa vitesse dépasse tout ce qu’elle croyait possible, sans heurt, ni gêne. Elle agit, elle vibre, elle se sent vivante et enfin libre.

Elle s’interroge, elle s’intrigue, de cet étonnant revirement, de cette nouvelle destinée qu’elle brigue. Elle veut comprendre, elle veut une carte, un compas,

mais est-ce bien nécessaire tout cela ?

 

Elle sait ce qu’elle peut, elle devine le message en creux ;

 

il est un temps pour tout : le mal, le dégoût, mais toujours, encore et encore, éclatera la force la Vie, partout.

 

Il n’est plus l’heure de regretter, il n’y a plus de place pour ce qui est passé.

Il importe à présent de se laisser guider par les rencontres, les projets ; de ne pas vouloir à tout prix s’accrocher à des rêves qui ont sombré dans l’oubli.

 

Ce qui vient est magique.

Ce qui l’attend est unique.

 

Ce que cette barre n’a pas encore compris, est que son périple a déjà pris vie. Elle pense être encore à quai, même si tout le pont grouille de marins, de paquets d’eau salée. Elle croit qu’elle a tout raté, sa chance, ses ambitions, alors qu’elle est maintenant prête à recevoir tous les dons. Elle n’est pas qu’une barre, loin de là ; elle est un guide qui ne le savait pas.

 

Qu’elle fasse confiance à présent, à ses ressentis, ses rêves d’enfants. Elle a dans la tête et dans les mains, la puissance de libérer les destins. Elle possède un talent unique : voir les chemins comme gravés sur une vitre.

Elle n’a pas besoin de capitaine, de boussole. Elle est son propre maître : qu’elle décide de son envol, et qu’elle note surtout tous les songes qui vont l’assaillir, même les plus fous ; sont cachés en leur sein, les messages, les visiteurs qui viendront l’accompagner dans cette incroyable épopée qu’elle s’apprête à traverser.

 

Elle qui s’imaginait dépossédée de son savoir, de ses qualités….

 

Elle va rayonner.

Elle va pleurer de la joie d’avoir enfin compris le sens de tout ce qu’elle a traversé.

 

Elle va prendre cette place qu’elle méritait : au centre de l’Univers et de ses secrets cachés.

 

Bon vent, et n’oublie pas de rire plus souvent !

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