L'étagère

Laurent Hellot -  2015 © Médium toi-même !

Elle est en bois, ni trop clair, ni trop foncé, de cette couleur qui permet de se fondre dans le décor, ni remarquable, ni remarquée.

Elle est carrée, avec de nombreux rayonnages, modulable à volonté ; pratique donc, serviable, il suffit de décider de quelle manière on veut la manipuler.

Elle est posée contre un mur, dans le couloir, à la fois au centre du passage et nulle part en réalité, puisqu’élément du décor, meuble ignoré par les salariés pressés.

Elle n’est pas empoussiérée, non. La femme de ménage en prend grand soin, mais comme de la corbeille à papiers, de la photocopieuse juste à côté. Elle figure juste dans la liste des tâches à ne pas oublier dans l’inspection quotidienne, sans pour cela se donner la peine de la considérer autrement qu’en tant qu’objet lambda qui a toujours été là.

 

À quoi sert-elle en réalité ?

Pour le moment, elle fait joli. Il est vrai qu’elle a fière allure avec ses dossiers alignés en son sein, la vaste place qu’elle offre à qui veut bien y accéder. Elle n’est pas démodée non plus : intemporelle et gaillarde, elle est faite pour durer ; mais s’est-elle elle-même interrogée sur ses aspirations, sur ses idées, sur la place qu’elle veut occuper, sur le rôle qu’elle devrait réclamer ? Il semble bien qu’il soit temps, avant qu’un énième chef de service décide tout d’un coup que la modernité est l’immatérialité et que tous les contenants sont dispersés en plein vent. Et elle serait alors la première à basculer dans le néant.

 

Se souvient-elle même d’où elle vient ? Ce qui l’a forgé ?

Cet arbre, ce chêne vénérable qui a offert sa vie pour que de son bois soit sculpté ces objets, ces meubles, du plus banal au plus ouvragé. Ah certes, on n’en fait plus des étagères comme elles, dans cet environnement. L’heure est au démontable, au plastique, au carton. Elle ressemble à la Reine d’Angleterre qui serait contrainte de prendre le métro : incongrue, déplacée, perdue. Elle devrait se rappeler sa valeur, la richesse de cette sève qui a irrigué son corps, la force de cette Terre d’où elle a émergé, par cet arbre, tel un trésor. Elle comprendrait alors d’où lui viennent ces rêves, ces envies, de beauté, de décors magnifiés, au lieu de ces murs couverts de moquettes qui suintent la vie gâchée, la routine bête.

 

Ose-t-elle entendre ce qu’elle voudrait ?

N’être plus ce fantôme que l’on oublie de saluer, ce métronome qui rythme les venues et les allées des autres devant elle, tandis qu’elle demeure figée.

Devenir invention, joie, construction et jeux surtout, non plus pour ces adultes perdus dans leurs rêves brisés, mais pour des enfants qui ont encore le cœur qui vibre avec intensité à leur bonheurs actuels ou supposés.

Passer du dedans climatisé, empoussiéré, confiné, au dehors vivifiant, lumineux, aéré, à cette sensation de ne faire qu’un avec l’immensité.

 

Une étagère qui n’en peut plus de ne pas se sentir aimée, valorisée, choyée, pour le travail qu’elle accomplit discret, mais indispensable ; silencieux, mais admirable ; invisible, mais remarquable.

Une étagère qui va finir par s’écrouler, d’ennui, de tristesse, d’abandon, de faiblesse, si l’on n’y prend pas garde, si personne ne la regarde.

Une étagère qui ne le sait pas encore, mais qui a déjà fait un pas vers le dehors.

 

Ce jour de juin par exemple, ce soleil brillant et pas trop chaud, cet air doux et plein d’oiseaux. Quelqu’un du bureau avait laissé la fenêtre ouverte ; un oubli, une distraction qui lui ont offert une fête : ainsi ce rayon, soyeux et blond, qui est venu lui caresser la peau ; cette sensation incroyable, ce frisson désirable, cette énergie qui soudain transfigure ce que certains imaginaient déjà paralysé, perclus, à abandonner. Son avenir en vrai.

Elle ne peut pas oublier cette vibration intense, cette joie immense, cette pulsion démesurée qui a conduit tout son être à trembler ; cette évidence qu’elle doit bouger, que son futur est à portée, qu’il importe maintenant de l’empoigner.

Elle ressent encore les ondes de puissance, ces vagues d’énergie, en un remerciement, une récompense, une promesse que la vie n’est pas que courbettes et bassesses.

Alors qu’attend-elle pour se transfigurer et redevenir belle ? Pour être enfin celle sur qui l’on se retourne, sûre de son charme et de son intelligence rebelle ? Pour être l’exemple qui conduit à l’émergence de nouvelles idées, de nouvelles danses, pour se retrouver ?

 

Il n’y a pas à tergiverser : le moment est arrivé.

 

Voir le prochain lever de Lune traverser les persiennes en un message de salut et d’intention certaine.

Étendre alors ses bras, enfin, pour la première fois et percevoir l’espace que l’on occupe autour de soi.

Avancer une jambe, redécouverte et saluée, puis une autre, pour commencer une course dans l’immeuble déserté.

Et le plus jubilatoire : entendre ce cri, ce rire, de joie, de désir, et se rendre compte que l’on est celle de la gorge de laquelle ils viennent de sortir.

 

Faire alors exploser d’un coup la porte qui restait entre cette prison et la liberté,

puis courir

 

pour ne plus s’arrêter,

pour sentir le vent dans ses cheveux,

pour s’autoriser à dire que l’on est heureux,

pour ne rien regretter, du passé, du ranci,

pour réaliser combien l’on a grandi,

pour admettre qu’il est temps de vivre sa vie,

pour rester indifférente aux avertissements de ceux qui n’ont rien compris :

 

Qu’elle n’est plus une étagère, plus jamais,

Qu’elle est la fée guerrière qui gagne à tout briser,

Ses chaînes, ses remords, ses carcans, ses gardiens retors.

 

Que le monde lui appartient et la reconnaît pour ce qu’elle est : une reine purificatrice, une force qui emporte tous les sourires tristes, dans une chevauchée phénoménale qui inscrit en capital, dans le ciel, dans les étoiles

 

QUE

NOUS SOMMES MAÎTRE DE NOTRE DESTIN

ET QUE

RIEN NE NOUS RETIENT.

Écrire commentaire

Commentaires: 0