Le berceau

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Il pourrait être de ces merveilles de bois et de dentelles qui font croire qu’une caravelle a jeté l’ancre dans la chambre à coucher.

Il pourrait être ce nuage de coussins et de duvets qui laisse à penser que la douceur est tout ce qui mérite de s’incarner.

Il pourrait être d’ajoncs et de roseaux aussi, en un panier garni qui nous offre de célébrer la vie.

 

Il n’est rien de tout cela ou tout à la fois. Il s’amuse de ces fantasmes qui forcent à ne considérer le contenant qu’à la valeur de ce qu’il renvoie : de l’opulence, de la richesse, de l’abondance comme seule autorisation à faire liesse. Il devrait s’en inquiéter plutôt : de n’être que cette enveloppe qui cache la vérité ; de ne projeter qu’illusions et paillettes dorées ; de ne montrer rien d’autre que ce qu’attend la société ; de n’être plus que cet objet qui réduit la nativité.

 

En ces jours de mutation et de révolution, il ne faillit cependant pas à sa mission : accueillir le changement, protéger la révélation,

que ce qui vient dépasse l’imagination ;

que le nouvel être qui dort sera bientôt un lion ;

que les enfants d’aujourd’hui sont comme celui qui vient de faire son apparition,

extraordinaires.

 

Le berceau ne fait pas de différence entre le fils d’un roi ou d’un pauvre hère. Il borde, il protège de la même manière que s’il y avait mille pièges derrière. Il garde, il enveloppe ce qui est un trésor interlope, un malentendu, une confusion,

que le nourrisson serait faible et en pleine perdition,

que la vie qui éclot est trop fragile, devant les dangers phénoménaux qui ne manquent pas de débouler à chaque occasion qu’arrive un nouveau bébé.

Il n’y a cependant que les sots pour croire que cet accessoire, ce berceau, ne serait pas suffisant pour accomplir ce qu’il réalise depuis plus de dix mille ans ; canaliser, encadrer la puissance et la force qu’il a la charge de préserver. Il a compris depuis longtemps que nos plus grands prophètes sont les enfants et que la mission qui lui incombe est bien plus périlleuse que de courir sous un tapis de bombes. Il a ce rôle, cette fonction, de créer le lien, de mettre à l’unisson cette nouvelle âme qui gémit d’être confinée dans ce corps si petit ; de lui chanter ses rêves, ses merveilles qui lui rendront l’existence à nulle autre pareille ; de lui montrer que le monde n’est pas que les visages grimaçants, cette étouffante ronde qui se penche sur la venue de ce nouvel arrivant.

 

Le berceau n’a pas le pouvoir d’éclairer, ni de guider dans le noir nos destins qui se perdent dans un immense désespoir, mais il a cette chance, ce don, d’offrir en cadeau le meilleur, le bon, en un lien, un trait d’union entre le jour et la nuit, entre la connaissance et l’oubli, entre l’enfer et le paradis. Il berce dans une mélopée douce les espoirs de ce bébé qui suce son pouce. Il étreint avec chaleur pour ralentir les battements de ce petit cœur. Il réchauffe avec délicatesse ce corps qui suinte la faiblesse : rougeaud, minuscule, avec le visage empli de ridules. Il n’est pas inquiet cependant. Il se doute que cette naissance sera telle que toutes celles qui l’ont précédée : un chaos sans nom, un combat de tous les instants, pour avoir juste le droit d’être parmi les vivants, mais avec la certitude que, quelle que soit la voie, droite ou rude, elle ne conduira qu’à une immense gratitude,

 

celle d’avoir embrassé sa destinée.

 

Mais en cette journée de printemps, en ces jours de bouleversements, le berceau perçoit une pulsation différente, une certitude que ce qui vient n’est rien de moins que le monde à réinventer. Alors il accueille, il reçoit tous ces nouveau-nés qui nous rejoignent ici-bas. Il sent qu’ils n’ont rien à voir avec les précédents, que leurs âmes sont sereines et certaines de pouvoir arriver à se libérer de leurs chaînes, que leur énergie vient du fond des âges et déborde vers l’infini, que ce n’est pas lui qui va les aider, mais eux qui viennent nous sauver. Il n’arrive plus à contenir toute l’abondance d’amour, de fraternité qui sourde sous la peau de ces êtres vibrant de beauté. Il est dépassé, ahuri par tout ce qui jaillit, de la joie, du bonheur, loin, bien loin des cris et des pleurs. Il n’en revient pas de ce qu’il perçoit entre les siestes et les réveils de tout ce petit peuple qui vient. Il se sent euphorique, bienheureux de pouvoir être le premier à se présenter à eux.

Alors il fait ce qu’il accomplit le mieux : il explique, il écoute ; il montre, il dissipe les doutes. Il n’attend pas une adolescence rebelle ou un ennui mortel dans ces lieux de savoirs qui ne sont que des vitrines irréelles. Il veut offrir sans attendre la connaissance, la beauté éternelle d’être à même d’entendre le vrai sens de ce qui nous interpelle. Il grille la politesse à tous ces maîtres de conférences, ces abbesses qui ne font que répéter des lignes de codes sans intérêt. Il diffuse une pensée, une mémoire à même d’éclairer cette Terre qui a sombré dans le noir. Il rayonne, il étend tous ses souvenirs pour les mêler à l’instant présent et les fondre en une unique onde pure, la sagesse de la Nature.

 

Mais il n’est qu’un berceau, cet accessoire qui n’est pas nouveau, pis-aller minuscule proche du cheval à bascule. Il n’a aucun intérêt, n’est-ce pas ? Il n’est là que parce qu’il a été sorti du grenier à l’occasion de cette grossesse qui rend tout le monde enjoué.

C’est pourtant lui le premier et prolongé contact de ce corps dans la matière, hors l’air du dehors.

C’est pourtant lui, de plastique ou de bois qui va recueillir ce que vous déposez de vos bras serrés : vos espoirs, votre avenir, le souhait que le meilleur est à venir.

C’est pourtant lui qui marquera de son empreinte ces petites mains qui peinent à desserrer leur étreinte.

 

Ce n’est qu’un berceau, et voyez tout ce qu’il entreprend à son niveau. Alors qu’attendez-vous pour communiquer à votre tour, pour diffuser la seule chose qui importe : de l’Amour ? Ce berceau, cet objet insignifiant vous voit, vous sent. Il remarque combien vous tremblez en abandonnant ce bébé, combien vous avez peur de ne pas être à la hauteur, combien vous craignez de ne pas pouvoir l’aider et vous effondrer. Il sait que, des deux, l’enfant n’est pas celui qui est allongé dans ce petit lit. Il comprend votre angoisse devant le temps qui s’enfuit. Il saisit votre terreur d’entendre sonner cette heure, l’ultime, la dernière, celle qui vous plombera d’un sommeil mortifère avec au cœur cette étreinte glacée d’avoir lamentablement échoué.

Il ne vous en veut pas. Il voit bien que votre vie est un combat, contre vous-même d’abord, de par cette peur de la Mort ; contre les jours qui s’égrènent sans que n’ait germé la moindre graine ; contre cette déchéance programmée qui fait tout s’écrouler.

Mais il vous a connu vous aussi, faible, petit, perdu dans ces rêves infinis. Il vous a fredonné sans relâche ces mots, ces paroles qui jamais ne s’effacent. Il a continué sans trêve jusqu’à ce que des bras vous enlèvent de ce cocon de sagesse, de cette bienfaisante caresse. Il pourrait rire de votre effroi, mais il ne le fera pas, car il sait que vous avez perdu, que vous avez oublié tous ces trésors qu’il vous avait donnés. Il attend simplement que la promesse que vous lui avez faite, quand vous n’étiez encore qu’une silhouette revienne à votre conscience et retrouve son essence.

Oui, vous pouvez, vous devez vous la rappeler. Il n’est plus temps d’espérer encore et encore une autre échappée. Oui, d’autres arrivent bientôt qui, eux, reprendront le flambeau.

Mais c’est vous qui êtes ici maintenant et il importe d’assumer ce qui est votre rôle désigné : libérer les souvenirs enfouis de ce qui était un paradis, ouvrir les prisons de ce qui était une chance à profusion, accompagner le changement qui devait être permanent.

Vous ne pouvez pas l’avoir oubliée, vous êtes celui ou celle qui l’a prononcée. Il ne tient qu’à vous de la révéler sans tabou, d’accepter d’entendre que le Sauveur, c’est vous.

 

Ces mots étaient simples pourtant. Ils étaient beaux, ils étaient puissants. Ils étaient ce qui vous tenait vivants, dans la folie du quotidien, dans l’absurdité de cette course au mesquin, dans ce non-sens loin du divin.

 

Ces mots, les voici, pour qu’ils vous redonnent vie :

 

Grandir pour apprendre et guérir.

Croître pour arrêter de se battre.

Se déployer pour rayonner.

 

Redevenez vos rêves incarnés, vos plus intimes pensées, vos prières enchantées.

 

Redevenez un nouveau-né.

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