L'arbre fantôme

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une silhouette que l’on ne veut pas croiser, ou alors pour épouvanter ses propres cauchemars égarés.

Une stature qui oblitère l’horizon, le ciel, l’azur, de ses tons sombres et marbrés, de gris, de noir, de fumée.

Un symbole que l’on voudrait oublier, tant il traumatise et effraie ce qu’il reste en nous de beauté.

 

Un arbre, un squelette, une momie les branches dressées dans le paysage désolé : celui de notre vie actuelle et passée.

 

Cet arbre a dû être beau pourtant, resplendissant ; une merveille d’histoires et de nids accrochés dans ses ramures vastes et déployées. Cet arbre a su impressionner et recueillir toutes les âmes errantes, les égarés, pour les réconforter, les chérir et leur offrir ce repos, cet abri qu’ils quêtaient. Cet arbre a dû en voir, des caravanes passer devant son tronc formidable, des processions les nuits de Lune, des danses sacrées, des jets de runes pour quémander un espoir, une porte sur le chemin des destinées ; et lui y pourvoyait.

 

Et puis ce soir fatal, cet orage d’été, cette foudre implacable qui l’a ravagé : un éclair blanc, brûlant ; un choc inouï, violent ; une pétrification, une fin… ou un commencement ?

 

Cet arbre ne s’en est pas encore relevé.

Certes, il se tient encore fier et droit, mais il ne fait guère illusion dès que l’on peut l’approcher. Certes, il ne faillit pas à ses obligations et se fait un devoir de les honorer. Certes, il n’est pas prêt de choir, mais il ne peut plus bouger.

Il n’y a plus le mouvement gracile de ses feuilles qui dansaient dans la brise légère que l’air portait.

Il n’y a plus les trilles d’oiseaux moqueurs qui venaient se targuer d’être les vainqueurs de ses cimes et des nuées.

Il n’y a plus le chèvrefeuille doux et aimant qui s’efforçait de l’enlacer.

 

Il est comme vitrifié, absent à lui-même et aux autres, statue colossale inachevée, spectre gigantesque enraciné. Il est ce sel qui s’est cristallisé quand la mer s’est retirée. Il est le fossile nu qui demeure quand la glaise a été enlevée. Il est cette ombre qui hante encore la chambre où une âme s’en est allée.

 

Il n’est plus ce qu’il devrait. Il n’est pas encore ce qu’il pourrait. Il est prisonnier de cet instant de lumière et de décès, d’éternité dans les abîmes inexplorés, d’enterrement dans un caveau privé de toute vérité.

 

Il est mort à lui-même et à sa destinée.

 

Et pourtant…

 

Il s’obstine à ne plus considérer que ce passé détruit, brûlé, ce moment où il a cru ne plus pouvoir exister. Il passe chaque seconde à ressentir à nouveau dans sa sève ce bouillonnement atroce, cette douleur féroce, instantanée, mais qui l’ont marqué à jamais, traumatisé. Il revit encore et encore cet avant, cet après.

 

Et pourtant…

 

Il en veut à tous, à chacun, à ce monde, à ce destin qui lui a enlevé ce qu’il croyait acquis, ce bonheur qu’il avait installé et conquis, cette joie qu’il répandait, ces ondes de vie dont il rayonnait : ce rôle qu’il avait pris, cette place qu’il occupait ; ce qu’il considérait comme réussi.

 

Et pourtant…

Et pourtant…

Et pourtant…

 

Il faut le lui crier ?

Il faut le lui montrer ?

Il faut le lui dessiner ?

 

Cet Amour, bon sang !

 

Cet Amour dont il est entouré.

Cet Amour qui le berce sans même qu’il l’ait réalisé.

Cet Amour le maintient sans qu’il puisse l’expliquer.

Cet Amour qui l’irrigue des racines au sommet.

 

Il n’est pas mort : il renaît.

Il n’est pas fini ; il vient de commencer.

Il n’est pas perdu ; il est à la croisée.

 

Ah, il peut en vouloir à la Terre entière de ce qu’il a enduré !

 

Et ?

 

Qu’est-ce que cela changerait, pour une fois, pour une occasion, pour une pause méritée : de ne plus regarder derrière, mais vers l’immensité ? De ne plus morigéner, mais d’imaginer ? De ne plus pleurer, mais tenter un sourire, un vrai ?

 

Il est là, avec sa rage, sa fixité, son obsession sur ce qui s’est dissipé dans la fumée du brasier. Il est là avec sa haine de tout ce qui lui a été retiré. Il est là avec cette rancœur qui n’a plus d’objet.

 

Il est désespéré. Mais parce qu’il reste accroché à des lambeaux qui ne feront que se consumer, de plus en plus, jusqu’à l’asphyxier sans discontinuer.

 

L’arbre, si enfin tu osais : t’aimer,

malgré ce que tu as traversé,

en dépit de ces cicatrices qui ne s’effaceront jamais,

au-delà de ce que tu n’as même pas essayé.

 

Alors tu verrais

ces pèlerins qui patientent juste à côté,

ces enfants qui n’attendent qu’une autorisation pour s’amuser,

ces écureuils qui louvoient en secret,

ces scarabées qui ont débuté leur ballet,

ces mésanges qui se sont remis à chanter,

et plus que tout : cet aigle qui tournoie sans arrêt, à ta verticale, pour te protéger et te guider, serein, confiant dans tes capacités.

 

Il n’y a plus que toi qui n’as pas compris l’étendue de ce temps qui est passé.

 

Tu te vois fantôme décharné. Ils te savent seigneur magnifié.

Tu te penses horreur sans fond. Ils ont fait une ronde en ton nom.

Tu es sûr que tu es perdu. Ils t’ont tous retrouvé, ils sont venus.

 

Tu n’es plus maître de ton futur, l’arbre : tu fais partie de la Nature, de ses secrets gravés dans le marbre.

Tu n’es plus crédible en pleureuse hystérique : tu as été transcendée par ce feu, magnifique.

Tu ne réussiras plus à jouer au martyr : ton présent, ton devenir sont éblouissants de soupirs,

de joie,

de plaisirs,

d’émois

de désirs.

 

Tu en doutes encore, tu veux des preuves, des efforts ? Alors regarde ce qui pousse à tes pieds : cette gentiane bleu, mordorée. Un miracle, un signal, que l’Amour a vaincu le Mal.

 

Tu peux briller. Les jours de deuil sont terminés.

Écrire commentaire

Commentaires: 0