La lande aux ajoncs

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un monde en soi.

Un paysage d’escale et d’infini.

Une palette de vert, de jaune et de gris.

 

Une lande battue par les vents, semée de rochers, d’ajoncs et de genets, de bruyères et de troncs torturés. Un continent.

 

Il y a une route qui la longe, poussiéreuse, sinueuse, plus labyrinthe que voie, plus parcours du combattant que paisible balade en sous-bois. Personne ne l’a empruntée depuis des lustres. Elle est d’ailleurs à nouveau encombrée de broussailles et d’arbustes. Elle serpente depuis l’horizon, semble mener à une ville, et puis non. Elle conduit en fait à une unique demeure : une maison aux volets verts avec un feu à l’intérieur ; un chat gris sur le canapé, une bougie qui trône sur la cheminée. Des flammes, des fauves : une cage plutôt qu’une alcôve. Des murs épais, une entrée cachée : un antre au lieu d’un havre de paix.

 

Et cette lande qui attend, que cette femme se décide enfin à aller de l’avant .

Des cheveux noirs et bouclés, un petit air futé. Une tête de mule et une obstination qui frise le ridicule, quand tout lui est montré. Ladite femme s’est claquemurée dans cette maison.

Le vert, c’est elle qui le voulait, en dépit du gris tout autour, malgré l’horizon sombre et le manque d’amour.

Le feu, elle le révérerait, s’il n’était venu un ange pour la canaliser. Elle se serait jetée dedans à s’y consumer pour se fondre dans le brasier, afin de sentir sa puissance, afin d’expérimenter sa violence, afin de tâcher de posséder ce pouvoir à même d’illuminer la nuit noire. Elle n’a compris son égarement qu’à l’aune de la perte d’un enfant, emporté par son obsession, dévoré par cette passion.

Depuis, elle se terre. Elle s’enfouit dans le minéral, la matière. Elle se cache dans un dédale de rues et de murailles. Elle prétend être coincée alors qu’elle s’y est elle-même enfermée.

 

La lande patiente. Elle laisse le souffle des embruns l’habiller d’humidité, de bruns. Elle gonfle ses richesses, de tourbe, de promesses, en espérant qu’enfin cette exilée revienne à son destin.

 

Mais la femme renâcle, elle lutte, se trouve des obstacles, s’imagine emprisonnée alors qu’elle-même a fermé le cadenas des chaînes qui lui entrave les poignets. Elle a jeté la clé, non pas au loin, mais là, juste à portée de main, en un acte manqué qui prêterait à sourire s’il n’était désespéré : sur la console de l’entrée, entre le pot en cristal et les cartes à jouer ; une clé magnifique, toute en dorures, en circonvolutions, mélangée d’azur et de bronze en fusion. La femme fait mine de chercher, de s’exaspérer de ne pas la trouver, de s’emporter d’être ainsi le jouet d’un destin qui n’a rien manigancé : elle, et elle seule est le problème et le moyen de s’en débarrasser.

Mais non ! Et que je râle, et que je trépigne ! Et que je subodore et que je m’imagine, les pires malédictions, les plus inconcevables tergiversations !

Tout ça pour paraître excusable et digne de ne pas avoir le cran de franchir cette ligne

 

qui limite ses capacités,

qui freine ses possibilités,

qui marque son impuissance à dompter son arrogance.

 

Et cette lande…

Cet air vif qui danse en sarabande,

Cette odeur de sel et de bonheur,

Cette vue à couper le souffle, entre estampe et esbroufe.

 

Et cette maison : puits sans fond, obscur cachot où n’y croupissent que les sots.

 

Et cette lande…

Cet immense terrain de jeux,

Cette invitation au voyage des plus heureux,

Cet arc-en-ciel perpétuel, du sol au ciel.

 

Et cette maison : binaire, austère, faite pour la peur et la misère.

 

Et cette femme alors !! Mais qu’attend-elle donc ? Un autre drame ? Une nouvelle catastrophe ? Un tremblement de Terre, un dieu qui l’apostrophe ? Quelle prétention, quel orgueil de se croire maudite, damnée alors qu’elle joue la sourde et l’aveugle à perpétuité !

 

Qu’elle pousse cette porte, avec ou sans clé, avec ou sans escorte !

Qu’elle s’évade de ses propres turpitudes, qu’elle fasse exploser ses craintes, ses certitudes !

Qu’elle se décide enfin à embrasser ce qui l’attend,

 

son destin.

 

La lande est prête. Une autre maison lui est offerte : une chaumière, de paille et de pierre ; une demeure dans laquelle la femme ne verra pas passer les heures ; un cocon qui l’ouvrira à d’autres dimensions.

 

Une lande, une femme, une maison : une figure parfaite pour mêler rires et fusion, soupirs et action, désir et réalisation.

 

Il est temps de s’affranchir des illusions.

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