Le cavalier

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Il n’est pas commode : le regard sombre, le poil dur et le visage sévère, l’homme vous regarde comme à travers. Il est planté là sur cette colline, harnaché de cette armure de fer, accroché plus qu’assis sur son destrier.

Ah, il vous voit, il vous guette même, vous qui défilez dans cette procession, au rythme des rires et des chants, tandis que lui assure sa vigie dans un vent glaçant. Il enrage d’être cette sentinelle qui ne moufte pas sur ce promontoire, d’être ce soldat qui n’a pas le droit au grand soir.

 

Il occupe une fonction dont il n’appréhendait ni l’ampleur, ni la dévotion.

 

Il était jeune alors quand il s’est pris à rêver, à ces champs de bataille bardés de drapeaux, à ces victoires au soleil couchant, à ces espoirs de vivre sa vie en grand. Il n’avait pas été déçu au début, emporté par un souffle puissant, dans des contrées et des paysages jamais vus. Il avait chevauché, les poumons gonflés, le bras levé en signe de conquêtes effrénées. Il s’était découvert une énergie et un allant qu’il n’aurait pas imaginés avant, un sens de l’Histoire et la certitude de se trouver à la place qui devait lui échoir.

Et puis il y a eu cette rencontre, cette surprise. D’aucuns croisent l’âme sœur ou la femme promise : lui est tombé en pâmoison devant un canasson, oui, un bête cheval qui n’avait rien d’une femme fatale. Mais il a découvert bien plus que le simple fait d’être aimé. Il n’a pas compris de prime abord en quoi tirer sur des rênes, actionner un mors était pertinent et susceptible de l’émouvoir profondément ; quand il a croisé cet étalon époustouflant. Il ne l’a pas reçu avec son paquetage bien sûr, l’Armée n’est pas si généreuse de nature. Cet animal incroyable, il l’a relevé d’un monceau de cadavres qui l’étouffaient. Il n’en a pas cru ses yeux quand il a vu la créature équine, superbe et sublime, émerger de ce charnier, pour s’ébrouer et le remercier. Un pelage sombre tacheté de sang, une crinière lisse et flottant au vent, des naseaux furieux et un air de bravache : son âme qui soudain dans le ciel qui se détache. Il n’a pas osé, il a attendu, que la tête impressionnante consente à le considérer, daigne s’intéresser au chétif soldat qu’il était, le toise, le jauge et, miracle, accepte que sur l’encolure, en douceur, sa main se pose.

La suite ne se raconte pas, elle se vit, de cavalcades en chevauchées dantesques, dans les mondes meurtris par les guerres et par les pestes ; et ce cavalier et sa monture qui traversent ces paysages infernaux, comme des dieux et des héros. Une existence à cent à l’heure, où il n’y avait plus ni homme, ni bête, mais un mélange de corps et de têtes, un centaure qui venait de naître. Le cavalier n’en était plus un, il avait six jambes, deux bras, deux têtes et le pouvoir de tout soumettre.

Les années ont filé, en une trame finement tissée. Le soldat et sa monture ont vécu plus qu’un livre pourrait contenir d’aventures. Ils ont découvert la peur, l’amour, la joie et l’effroi du monde autour. Ils ont gagné, ils ont perdu, tour à tour, du fossé aux nues.

Mais ils ne se sont jamais arrêtés : d’avancer, de grandir, de progresser, de découvrir.

 

Et puis cet ordre : STOP !

Et puis cette force : ASSIGNATION !

Et puis ce calme : PÉTRIFICATION !

 

Soudain, un couple aérien et terrestre qui se trouve astreint de ne plus faire un geste : une complète immobilité, une contrainte qu’ils ont du mal à supporter. Passer de la liberté à la statufication, oublier l’espace pour la limitation.

 

Et le temps qui passe à nouveau ; mais cette fois avec eux en spectateurs de tout ce qu’il y a de beau ; mais cette fois avec un rôle incompréhensible, insensé et risible.

Sans pouvoir rien discuter.

Sans même avoir le droit d’essayer.

 

Une mise sous cloche terrible, qui confine à la torture invisible.

Devenir voyeurs des autres et de leurs bonheurs.

Contempler l’apprentissage et l’éducation d’hommes et de femmes de tous horizons, sans ne serait-ce que distiller un conseil, une idée.

 

Être derrière un miroir : tout voir, et ne rien pouvoir.

 

Et cette rage, qui monte, qui monte pour essayer de comprendre pourquoi, eux, ont été désignés.

Et ces questions qui laminent, qui parlent de théâtres et de pantomimes.

Et ce doute, ce vacillement, d’avoir raté l’instant

où l’on devient sage,

où l’on a franchi un passage,

où l’histoire mérite d’être racontée et non plus regrettée,

où l’on est fier de ce que l’on a accompli et vécu avec intensité.

 

Un cavalier et sa monture qui ont l’impression d’être derrière un mur.

Un cavalier et son compagnon, qui sont comme en prison.

Un cavalier qui va s’effondrer si on ne lui montrer pas la clé, l’issue espérée.

 

Il ne reste plus que l’horizon et ces pensées qui tournent en rond : « Pourquoi suis-je encore là, alors que tout bouge autour de moi ? »

 

Ce cavalier, ce cavalier….

 

Qui pense détenir la vérité,

Qui croit qu’il a tout mérité,

Qui estime que cela est légitimité.

 

Il a parcouru les mondes, il a lui aussi dansé dans la ronde. Il est en colère d’être ce gardien qui ne brasse que de l’air. Il regarde ailleurs, il cherche dans l’éther, il ne veut que le lointain où il pense que se trouve son destin.,

 

alors que la réponse est à ses pieds.

 

Un caillou, anodin, grisé.

Un amas de roche sédimenté.

 

Une merveille en réalité.

 

Qu’il descende de son cheval, qu’il ose cet abandon.

Qu’il s’agenouille, même si cela lui fait mal, pour admirer ce bijou du tréfonds.

Qu’il saisisse cette pierre, qu’il sente la matière.

 

Et qu’il comprenne où est la Lumière.

 

Oui, il saisit son couteau.

Oui, il coupe la pierre en deux morceaux.

 

Une géode, blanche et laiteuse, qui libère en lui sa joie, son amour, merveilleuse.

 

Il n’y a plus de cavalier, il n’y a plus de projet.

Il n’y a que la vibrante vérité :

 

La Lumière est en nous, elle n’est pas ailleurs.

C’est aussi là que se trouve le bonheur.

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