La servante sur un banc

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Elle s’est posée là, fourbue, à l’ombre de ce pommier. Elle s’est assise, ou plutôt effondrée sur ce banc devant lequel elle passait ; épuisée, usée par tout ce chemin arpenté.

Elle n’est pas lasse, elle n’est pas déçue. Elle est juste à bout, d’énergie, d’objectifs attendus.

Elle a la tête penchée, les cheveux habillés d’une coiffe virginale, semblant ne pas avoir été affectée par les vents ou les poussières de la route traversée. La robe qu’elle porte ne présente pas un pli non plus, comme sortant tout droit du tailleur qui l’a confectionnée, et pourtant, elle en a vu, des chiens qui tentaient de la mordiller, des ronces qui voulaient l’arracher, mais elle a tenu bon, solide et tissée avec soin, mi-armure, mi-parure, ainsi qu’un enchantement.

 

Et cette femme, avec ces couleurs blanches et orangées, soudain arrêtée alors que le tracé continue ? Que veut-elle vraiment ? Qu’attend-elle à cet instant ?

 

Elle ne sait pas, elle ne sait plus, elle veut une explication, une main tendue. Elle s’est retrouvée seule un peu trop tôt, alors qu’elle était partie avec un grand costaud. Mais, au beau milieu d’un ouragan, voilà son chevalier servant qui s’enfuit en courant, la laissant elle et son bébé, libres ou obligés de se débrouiller. Elle n’a pas pleuré, elle n’a pas eu le temps. Elle devait se protéger, elle et l’enfant. Elle a alors continué, sans même ressentir le besoin de regretter. Elle a avancé, parce qu’il le fallait.

Elle n’a plus compté les jours, elle n’a pas cherché à regarder en arrière. Elle s’est jurée de ne plus ressentir d’amour, pour ne pas risquer de s’effondrer, quand il part sans même une explication donnée.

 

Et là, sur ce banc, elle parcourt à nouveau dans sa tête toutes ces aventures écoulées, depuis ce jour funeste et inespéré. Elle observe ce grand livre d’images, où l’héroïne est elle-même, pas vraiment sage. Elle ne se juge pas, elle n’en voit pas l’objet. Elle devine qu’il n’y a pas lieu de vouloir tout recommencer, en mieux ou en moins pire, tant qu’elle arrive à dénicher un sourire, dans la tourmente où elle a erré, dans le désert où elle s’est égarée, dans ces bois profonds où elle n’avait que des questions, dans cet océan immense qui lui semblait une danse, dans ce ravin perdu où elle n’en pouvait plus, mais aussi dans ce pré verdoyant où elle a donné naissance à l’enfant ; tous ces paysages du passé, qu’elle a découverts, sereine ou paniquée, mais où elle n’a pas renoncé un seul instant à chercher la lumière, le soleil étincelant, cette étoile qui la guidait et la menait vers les plus beaux de ses souhaits : un bonheur parfait, éphémère peut-être, mais une douceur de bien-être.

 

Elle s’est adossée à présent, elle regarde l’horizon qui s’étend. Elle n’est pas plus reposée, mais elle vient de relever la tête, son regard bleu tendu vers le ciel azuré, comme un miroir dans lequel elle se reconnaîtrait. Elle n’est pas remise, loin de là, mais ce qu’elle ressent soudain est une merveilleuse plénitude, en un miroir de ses certitudes.

Elle n’a pas bougé d’un iota, mais elle sait qu’elle n’est plus très loin, de but de son chemin, de toutes les explications.

Tiens, elle sourit, puis elle rit, même ! Elle est belle à voir ainsi, avec ses rides de reine, de celles qui marquent l’écoulement du temps et soulignent, malicieuses, que le rire est la parure la plus précieuse.

Elle étend ses bras maintenant, elle sent ses os craquer. Dieu que la souplesse s’est envolée ! Mais ce n’est pas grave, c’est une signe de bonne santé ; avoir mal, par-ci, par-là, simplement pour autoriser son corps à râler parfois, de tout ce qu’il a supporté, de tout ce qu’il a encaissé, sans broncher, sans rechigner, parce qu’il ne pouvait pas l’éviter.

 

Ah, elle a entendu ; un pas léger, un bruit de feuillus.

Elle tourne la tête, elle se tient prête. Elle ne devine pas ce qui s’approche à petits pas :

 

un faon, le museau moussu et les oreilles à l’affût. Il a vu cette drôle de créature, se poser au milieu de la Nature et faire comme si il n’y avait plus qu’elle, au sein cette vie éternelle. Il progresse, intrigué, juste derrière, puis un peu de côté. Il voit les mèches de cheveux, il sent l’odeur des jours heureux. Alors il continue vers cette inconnue.

 

Elle a tendu la main, un peu curieuse, s’en remettant au destin. Elle a sursauté, quand elle a senti ce museau mouillé. Elle a enfin regardé qui tentait de l’amadouer.

Et elle a failli pleurer devant tant de beauté : ces grands yeux sombres, ce pelage doux, cet air de fronde et ces cabrioles un peu fou-fou.

 

Elle s’est laissée aller alors, sans plus retenir tout ce chagrin qui sourdait en son fors. Elle s’est mise à pleurer, pleurer, non pas de solitude, ni de désespoir, mais pour se vider, pour évacuer comme d’un entonnoir tous ces jours gris et tous ces morts, qui l’habitent encore et qui n’ont plus leur place dans ce cœur qui débordent de toutes leurs traces.

 

Le faon n’a pas bougé tout ce temps. Il s’est blotti, en attendant, sous ce bras qui tressautait, secoué par ces spasmes de douleurs qui s’envolaient. Il a cherché au contraire à réchauffer cette femme qui se noyait. Il l’a caressé de son museau, du mieux qu’il pouvait, lui signifiant qu’elle était en droit de s’abandonner.

 

Et les heures ont passé, et les ombres se sont allongées.

 

La femme n’arrêtait pas de sangloter, tant il y avait de drames à libérer.

 

Puis la source glacée s’est tarie, pile au moment où les étoiles ont fait leur nid.

 

La femme a pris une grande respiration, elle a cessé de faire le dos rond. Elle a levé les yeux devant cette Lune, bleue et opportune.

Elle a souri de nouveau, comme si elle venait de se délester d’un fardeau. Elle a contemplé cette presque sœur, sa couleur argentée, sa rondeur.

 

Elle s’est levée. Elle a touché le faon, l’autorisant à s’en aller.

 

Elle a vu toute une série de feux follets qui lui traçaient une voie qu’elle n’avait pas imaginée et elle est partie d’un pas décidé.

 

Elle ne sait pas où cela la mènera, mais qui s’en soucie ? Elle a retrouvé une énergie forte et bénie. Elle se doute que le plus dur est fait, et elle n’attend plus que le meilleur à savourer :

 

la Vie qu’elle avait rêvée.

Écrire commentaire

Commentaires: 0