La règle en bois

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Lamentablement banale ; plate et mesurée ; évidente et limitée. Une graduation, plusieurs traits et une couleur sombre, inusitée.

Quelques centimètres tout au plus, à peine de quoi calculer une hypoténuse ; pas de relief, pas de choc marqué, juste la surface d’un aplat parfait. Un profil sans aspérité, des angles normalisés et une calligraphie blanche, en contraste exacerbé.

 

Une règle, en ébène et ivoire incrusté.

 

Il n’y a rien à dire de ce qu’elle est ; un objet comme il en existe des milliers : pratiques, fonctionnels et rentabilisés.

Mais cette matière, mais cette singularité.

 

Une chose uniforme qui n’en serait pas une alors ? Un outil qui se révélerait un trésor ?

 

Non, cela ne se peut pas. Il n’y a pas de place pour ce genre de desiderata. Ce serait insupportable de fatuité, ce serait pédanterie et vanité. Soudain, votre nature, votre personnalité serait le sésame vers la notoriété ? Soudain, tout serait sûr, tout serait mérité

parce que vous êtes né ainsi, de ténèbres et de clarté ?

 

Et pourquoi donc ce pedigree ?

Et en quoi cela serait justifié ?

 

Car il faut dire ce qu’il est : qu’avez-vous fait pour être de la sorte récompensé ?

Avez-vous vaincu un dragon, sauvé une fée ?

Avez-vous chevauché les étoiles, parcouru l’immensité ?

Êtes-vous celui vers qui tous les yeux sont tournés, les espoirs projetés ?

Pensez-vous être à la hauteur de ce que vous promettez ?

 

Et quand bien même ce serait le cas, en quoi cela vous offrirait-il tous les droits ?

Celui de vie ou de mort ?

Celui de décider qui a tort ?

Celui de juger l’homme qui dort ?

 

Ne serait-ce pas un tantinet démesuré ?

Ne serait-il pas temps de raison garder ?

Et ne plus croire que le monde est tel qu’il vous paraît ?

 

Revenons à cette règle, par exemple : d’un bois qui ne se commerce pas, tant il emporte avec lui des souvenirs d’os et d’effroi ; d’une matière qui n’en est pas, mais qui vibre de la chair d’un être ici-bas.

Regardez-là, observez-la mieux. Oui, comme cela.

Maintenant, vous voyez

ce rêve qui apparaît,

ces flots qui se sont déchaînés,

ces navires qui ont été emportés,

ces continents qui ont été oubliés.

 

Il n’est plus question de deux dimensions, mais bien d’un gouffre sans fond. D’un objet, nous voilà soudain projetés dans d’étranges visions, d’outre-espace, de confins de confluents.

Il n’est plus la peine de se raccrocher à nos certitudes, il n’est plus temps que d’affronter la solitude,

de celui qui ouvre une porte inconnue,

de l’explorateur qui exhume une cité perdue,

du moine qui se perd dans des runes à la calligraphie inattendue.

 

D’une simple règle, nous basculons dans un cumulonimbus, tel un aigle égaré qui lutterait en vain contre des courants ascendants le conduisant à sa fin, dans un déluge de glace et d’eau, dans un tourbillon de vent et de soubresauts.

Et nous nous accrochons pourtant à cette réalité.

Et nous nous agrippons à ce qu’elle a de plus sacré :

 

la rémanence,

la solide existence ;

le concret,

le quotidien avéré ;

 

toutes ces notions qui ne sont rien d’autres que les poussières du passé.

 

C’est comme si l’on nous avait cogné la tête à coups de pic acéré, afin que se libère enfin ce qui bride nos pensées : l’habitude, la vérité, l’évidence cent fois répétée.

Il n’y a aucune certitude qui ne se brise sur cette force démesurée ; il n’est aucun obstacle qui ne volera en éclats face à cette comète qui va le percuter.

 

La révélation, nue, unique, va tout emporter ; notre routine, notre petit confort parfait, nos grimaces de primates soi-disant avancés. Il reste tant à apprendre, tant à appréhender, que cette insignifiante règle est le seul indice que nous soyons à même de supporter, sans devenir fous de tant d’ignorance assumée, sans reconnaître en pleurant que nous nous sommes fourvoyés.

Alors il faut la saisir, comme une bouée ; la suivre, tel un phare qui va nous éclairer ; la brandir, ainsi qu’une torche dans une lointaine forêt, s’en remettant au Destin qui a daigné nous la prodiguer, admettant qu’il s’agit de la seule voie défrichée : un chemin fait de précipices et de falaises, qui va nous emporter loin de toutes ces fadaises,

que la Terre est notre planète,

que nous sommes des magiciens, des vedettes.

 

Rien ne nous appartient. Rien n’est à remettre à demain.

Aucun peuple n’est élu. Aucun âme n’est perdue.

 

Il n’y a que ce que nous sommes qui fait de nous des hommes.

Nous sommes en cette chair pour travailler à nous approcher de la Vérité ; non pas celle des mathématiciens ; non pas celle des politiciens ; non pas celle des enfants,

 

mais celle de l’instant présent,

celle qui ne vaut que dans la seconde,

où le souffle expire et gronde,

où tout futur est suspendu

à ce qui n’est déjà plus.

 

Ah, cet orgueil !

Ah, cette rébellion !

 

Reconnaître que nous sommes indiscernables au fond de cet Univers incroyable ;

que toutes nos petites misères ne sont que de transparentes chimères ;

que nos folies des grandeurs ne dépassent pas un micron de hauteur ;

que nos ambitions démesurées sont des figures mort-nées ;

 

et qu’il n’y a rien d’autre à faire que de se prosterner, face contre terre,

afin d’écouter ce qui sourde de sous nos pitoyables guerres :

 

un chant infini et beau,

 

celui du renouveau.

Écrire commentaire

Commentaires: 0