La loterie

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une foule intense, des cris surexcités, et une roue qui tourne comme une fusée.

Un peuple avide, des rêves espérés et des couleurs qui se mélangent en un blanc livide.

Un jour unique, un mouvement presque de panique de ne pas voir ses fantasmes se concrétiser.

 

Il y a quelque chose de fascinant à contempler tous ces adultes se comporter comme des enfants. Soudain, plus rien n’existe que la folle utopie de voir le succès s’incarner. Soudain, il n’y a plus de joyeux, de tristes, et tous sont hypnotisés. Soudain, il n’est plus nécessaire de se référer au calendrier : il ne reste que le présent, qui s’étire, en une éternité.

 

Et il s’agit d’un jeu, d’une roue bariolée qui semble ne jamais vouloir s’arrêter ; un simple objet qui tout d’un coup paraît avoir le pouvoir de tous les sauver ; un oracle qui ferait pleuvoir les cadeaux ; un miracle qui rendrait le monde beau.

Et c’en est incroyable combien ce théâtre prend place avec facilité : un bateleur, quelques tickets, la mention d’un lot ou de colifichets, et voilà que chacun se presse pour arracher son droit à y participer. Il n’y a plus de raison qui tienne ; les mathématiques ne sont qu’une vieille rengaine de rabat-joie aigris qui ne peuvent pas savoir, n’ont rien compris. Ils ont beau démontrer par 2+2 font 4, que la chance de gagner est équivalente à celle d’alunir sur ce sol d’albâtre, ils ne sont pas entendus, ils sont moqués : et si… malgré tout… on ne sait jamais ?

 

La roue tourne, elle les a tous emportés dans son manège infernal, dans sa folle cavalcade, dans sa révolution qui n’est qu’une splendide illusion : celle d’une avancée à reculons. Des sommes jetées, de l’argent dépensé sur l’obsession d’un numéro désigné, celui qui changera la donne, celui qui offrira un bonheur énorme, celui qui mettra un terme à une vie terne, celui qui enfin permettra de devenir quelqu’un : un élu, un gagnant porté aux nues, un être spécial qui s’extirpera d’une vie banale ; un privilégié.

 

Et la roue continue son manège, et elle semble blanche comme neige.

Et chacun retient son souffle, et chaque seconde est un gouffre. Il n’y a plus d’ami, il n’y a plus de souci ; seule cette attente révèle l’abyssal manque,

de dignité, de volonté,

de choix de sa destinée.

On s’en remet à la chance sans même avoir retroussé ses manches. On espère percer le plafond de verre qui nous sépare de ces 1% sur Terre, ces oisifs, ces super riches, ces potentats qui prétendent que le malheur n’existe pas, en s’enfouissant sous des billets, en fuyant dans leurs jets privés. Ils le savent bien, ces derniers, que ce mythe qu’ils se plaisent à colporter, que le nirvana serait dans les grandes villas, est un bluff pitoyable, est un mensonge innommable. Ils n’en peuvent plus de crever de solitude dans leurs salons aux Bermudes, dans leurs soirées VIP qui ne font que meubler leur déni, cette vacuité magistrale qui ne compensera jamais leur fringale d’amour, de respect, dans ce monde qui est en train de s’écrouler. Ils s’accrochent à leurs sacoches en crocodile, ils ne veulent pas voir que leurs murs vacillent ; ils prétendent qu’ils n’ont rien à craindre. Alors comment se fait-il qu’on peut les entendre geindre, que leurs spasmes d’effroi soient cachés sous tant de mascara ? Ils ont peine à contenir leurs incoercibles soupirs, ils ne savent plus comment admettre qu’ils sont incapables de fuir, devant cette révolution qui gronde et qui va s’abattre en trombe.

Alors ils lancent des miettes, alors ils font des fêtes où sont conviés le petit peuple et ce qui leur tient de meute, afin de les distraire, afin de les faire taire, afin que, surtout, surtout, on leur fasse croire qu’eux aussi peuvent traverser le miroir ; une roulette par-ci, un loto par-là et voilà comment ils espèrent distraire tous ces cœurs qui battent.

Le stratagème est tellement énorme que l’on se demande comment encore il fonctionne. Il a été tant de fois utilisé et mis à bas que les rouages en sont usés, que les trucs sont éventés. Mais le désespoir suinte d’une telle force que chacun prie, comme un gosse, que ce mirage pour adultes lui permette au moins de faire la culbute, qu’au moins lui ou elle ait droit aux merveilles des magasins hors de prix où il n’y a pas un bruit.

 

Et la roue poursuit sur sa lancée. Elle semble ne jamais devoir s’immobiliser.

Et tous sont suspendus à cet oracle incongru, ce nouveau dieu en carton symbolisé par un rond tournoyant, par des couleurs en mouvement.

Un leurre, une diversion, un appeau à la déraison, mais pas celle qui permet des folies, pas celle qui conduit à l’insoumis ; non, celle qui abêtit, celle qui rétrécit, le cerveau, les rêves, les envies.

Une lucarne pour benêts, un objectif pour simplets : des humains, mères ou guerriers, marins ou valets de pied qui tous ont accepté de se voir distraits, divertis, égarés dans ce maquis de faux-semblants plutôt que d’aller de l’avant. Mais il est plus facile de croire comme un imbécile que le bonheur peut dépendre cet attirail prévisible au lieu d’ouvrir les yeux et de comprendre pourquoi ils sont si nombreux à se perdre dans ce jeu de dupes, dans ce troupeau de moutons qui monte dans une catapulte, vers le néant, vers le désenchantement.

 

Parce que le vide en soi ne peut jamais être comblé si l’on n’écoute pas ce qui nous rappelle ce que nous sommes en vérité : des êtres uniques, de pure beauté, qu’aucun compte en banque bien gonflé ne pourra jamais équilibrer.

 

Alors jetons aux orties ces marchands de sable, nos ennemis, qui nous empêchent d’avancer, de grandir et de nous magnifier. Et acceptons enfin d’entendre que nous ne pourrons pas tous prétendre à devenir calife, à se vautrer dans ces palais oisifs.

 

Et puis ?

 

Embrassons le cours de nos vies. De front, sans plus d’hésitations, même si cela est compliqué, même si cela nous fait regretter ces images en carton, cette loterie à l’unisson. Car lorsqu’arrivera ce moment où l’on jugera ce que nous avons accompli durant tout ce temps, nous répondrons sans honte, le regard franc :

 

j’ai été vivant.

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