La salle d'audience

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L’espace et le silence d’un grand théâtre vidé de ses participants.

Les symboles et les vestiges de la Justice et du Droit : une balance inutile, un maillet oublié, une barre qui oscille encore, au gré de ceux qui l’ont empoignée.

 

Cette salle génère à la fois des frissons ou d’étranges émois. Elle n’est pourtant qu’une pièce avec quatre murs, aux parois recouvertes de bois. Tout au fond se dresse une estrade, écrasant de sa hauteur tous ceux qui s’approchent pas à pas. Sur les côtés, deux box, mi-cage, mi-trône suggérés, dont les occupants sont les rois ou les reines d’une journée. En son sein, une marée de bancs, de sièges, de tablées, comme pour un banquet où le festin serait assuré par l’existence d’un pauvre ère qui sera disséquée.

Une salle qui n’est qu’une partie d’un immeuble, enchâssée dans d’autres plus grandes, plus disséminées, mais qui ouvre à l’enfermement ou la liberté. Une salle où chaque jour des vies sont examinées, jaugées, analysées, à l’aune de règles qui n’en finissent plus de changer ; un jour, licence octroyée, un autre, interdiction imposée.

 

Et au milieu, un homme, qui en a fait son métier.

Cet homme qui n’en peut plus de juger.

Cet humain sur le bord d’imploser.

 

C’est lui, vous le reconnaissez, qui domine et dirige cet étrange ballet où les codes et les lois sont les seules vérités, dans un monde sur le point de basculer, à chaque seconde, à chaque éternité, entre le chaos total ou l’ordre obligé.

C’est lui qui écoute et qui jauge ce qui lui est présenté, entre cris et larmes, entre chantage et drame, entre la vie et la mort au sein de la comédie humaine où chacun a raison, chacun a tort.

C’est lui qui, à chaque seconde à présent, ne pense plus qu’à s’évader, tandis que sont déversées à ses pieds les doléances, les requêtes, jusqu’à ne plus faire que résonner en permanence dans sa tête ; tel argument est-il le bon ? Suis-je fou ou a-t-il raison ? Et comment vais-je faire pour ne pas sombrer dans cette marée saumâtre où est la compassion peine à se débattre ?

 

Il est revenu dans cette salle, en ce soir où la nuit est déjà tombée. Il s’est assis, non pas à sa place dominante, mais sur une chaise, près de la porte béante, comme on se pose après une marche harassante, à la fois vidé d’une énergie à présent absente et sonné de tant de percussions démentes. Il s’aperçoit d’ailleurs pour la première fois que la Lune illumine la pièce d’une onde blanche et dorée, qu’elle transforme cette arène enferrée en un doux cocon où, soudain, il ne ressent plus méfiance, plus arrogance, plus épuisement, plus désespoir de devoir diriger une masse grouillante, sans aucun sens, sans aucune foi.

Alors, il se plonge, se perd, s’oublie dans ce bain de lumière.

Il n’est plus cette figure hiératique qui débite, assène, tranche, jamais n’hésite. Il n’est plus ce référent qui doit toujours marcher devant. Il n’est plus cette caricature qui tient la posture, du sage, du sachant, du commandeur, du pensant. Il n’est plus cette marionnette qui représente la solution parfaite. Il n’est plus ce petit maître devant lequel s’enchaînent les courbettes.

 

Il n’est plus qu’un homme qui est en train de perdre la tête.

 

Et il est perdu, car cette pensée, cette réflexion, cette philosophie sont ce qui l’ont toujours maintenu en vie. Mais là, il ne ressent plus qu’un désespoir absolu,

de voir que tout ce en quoi il a cru est en train de s’effriter sans retenue,

de constater que ses combats, ses défis ont sombré dans un ridicule fini,

d’admettre qu’il ne pourra pas continuer ainsi, sans s’écraser sur un mur de déni.

 

Et il est en rage aussi, de devoir reconnaître qu’il n’a plus, ni dieu, ni maître ; que toute sa hiérarchie n’est que pantomime et traîtres ; que ce pour quoi il se bat n’est, ni reconnu, ni considéré en l’état ; que d’un côté comme de l’autre, personne n’appréhende ce dans quoi il se débat, il se vautre.

 

Voilà pourquoi il est là en ce soir, dans cette salle qui devrait être plongée dans le noir, mais qui, par la grâce d’un astre blanc, lui offre un instant de répit dans cette course contre le temps. Alors il n’ose plus bouger, de crainte que ce miracle de pureté ne se volatilise dans la poussière grise de tous ces dossiers qu’il a traités, jugés, décortiqués, suant sang et eau pour que la Justice en sorte par le haut et non pas broyée par de mesquins intérêts. Il ne peut s’empêcher d’ailleurs de revivre ces moments intenses où le destin balance, comme un bateau ivre avec lui seul comme timonier ; ces procès où avocats et témoins suintent la mauvaise foi ; ces joutes oratoires qui se transforment en champ de foire ; ces incessants mensonges qui dévorent les êtres et les songes ; cette humanité qui ne lui présente que ses mauvais côtés ; ces existences qui frisent la démence.

Et lui au milieu de tout cela, immuable et droit, s’efforçant de démêler le faux du vrai, l’entourloupe avérée de l’évidence enterrée,

 

essayant envers et contre tout de ne pas devenir fou,

 

devant ce maquis de textes,

devant ces conspirations indigestes,

devant ces litiges sans fin qui reprennent à chaque lendemain.

 

Aussi, dans cette salle désertée, il le reconnaît, il ne peut pas se cacher qu’il a été au bout de ce qu’il pouvait. Il a fait de son mieux, obéissant aux ordres qui tombaient drus comme il pleut, se pliant aux desiderata d’un monceau d’avocats, de prévenus, de témoins, de greffiers, de parvenus. Il a écouté, entendu, argumenté, convaincu. Il a questionné, interrogé, cherché le mensonge distillé. Il a analysé, pesé, retranscrit des pages et des pages de décisions prises avant lui, pour essayer de faire sienne la seule vérité qui tienne : celle des âmes, et non pas celles des textes ; celle qui clame que le pire n’est pas ce qui reste, mais qu’il y a une chance, aussi ténue soit-elle que de ce tas de fumier sorte une merveille.

 

Alors, en cette nuit de révélations, il se perd dans la Lune et sa contemplation. Il oublie les menaces, les injures, il se lave à cette lumière la plus pure. Il admet que toute cette petite comédie qu’il préside n’a pas plus d’incidence qu’une brise sur un lac placide.

Et cela lui fait un bien fou ; de ne plus se sentir comme un hamster dans une roue ; de ne plus être celui qui doit mettre un semblant d’ordre dans le plus complet fouillis ; de laisser à d’autres le soin de jouer aux apôtres de la vérité contre la bêtise, de la fidélité contre la traîtrise.

 

Et il revit, là maintenant, dans cette nuit, à devenir enfin ce qui le réjouit : un admirateur du beau et de la belle ouvrage, un esthète des mots et du langage, un contemplateur des étoiles et de l’espace,

 

un homme qui retrouve sa place.

 

Il sait que demain reprendra à nouveau cette pathétique agitation comme des mouches autour d’un mouflon,

mais lui ne sera plus cette bête de somme qui doit absolument tracer le sillon qu’on lui ordonne. Il aura lâché son harnais et se sera enfui loin de ce bourbier. Il sera libre, enfin, de ce joug imposé,

parce qu’il se souviendra à chaque seconde de cette nuit qu’il a passée dans cette salle d’audience à peine éclairée par ce rayon de Lune, ce bienfait, qui aura à nouveau fait rayonner en lui ce qu’il y avait de figé :

 

sa belle et grande ambition

d’aider le monde à tourner rond.

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