Pappus, akène et taraxacum

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Que de noms compliqués pour une pure beauté !

Que d’emberlifications pour une si évidente solution !

Que de parades et d’esquives pour ce qui devrait être porté par la brise !

 

Il y a d’abord l’évidence : la présence de cette fleur au milieu du silence ; sa situation centrale dans un champ d’herbes et de pétales ; son jaillissement, ni au pire, ni au meilleur moment. Elle est venue en effet, un peu à la fin du printemps, juste avant l’été. Elle s’est déployée quand tous les autres étaient déjà installés. Elle a grandi quand tous les beaux endroits, les abris étaient déjà squattés, occupés, pris. Elle a tâché de pousser parmi les chardons et les ronces, dans une pénombre que rien de bon n’annonce.

Mais elle n’a pas flanché, mais elle ne s’est pas arrêtée, mais elle n’a pas cessé un seul instant de s’imaginer la reine du champ, le joyau unique parmi toute cette clique, la singulière, belle et altière, la difficile parfois, mais celle qui fait ce qui doit.

 

Et la voici au creux de l’été, lasse, fatiguée ; de se battre encore et encore, pour avoir simplement le droit de déployer ses trésors ; de lutter pour chaque goutte de rosée, alors que tous les autres ont de l’eau en quantité ; de devoir prouver encore et toujours qu’elle n’a pas que des atours, mais des qualités innées, un rôle à jouer ; qu’elle n’est pas là par hasard, mais comme un phare, ; qu’elle n’est pas un fleur parmi d’autres, mais bien celle qui mérite des apôtres, un soutien, une aide, un jardinier aux petits soins.

Mais elle voit le temps passer, les journées raccourcir et la nuit fraîchir avec intensité. Elle se demande avec angoisse si elle sèmera des graines avant que son heure ne passe, si il n’est pas déjà trop tard pour que survienne le grand soir, si le moment n’est pas disparu qui aurait pu la porter aux nues.

Alors elle contemple ses congénères avec tristesse, avec colère. Elle a envie de crier : « Pourquoi eux, et pas moi aussi, par pitié !? » Elle tremble d’une rage qui se disperse en nuage quand chaque jour le soleil se lève et la baigne d’une lumière comme un cortège, de douceur, de plénitude, de bonheur, de sollicitude. Et à ces instants, elle accepte de s’abandonner, de lâcher prise, de ne plus calculer, d’être juste elle-même : belle et sereine.

 

Et elle ne voit pas

qu’alors elle change, qu’elle se transforme,

qu’elle se transmute en un ange, femme et homme,

qu’elle devient bien plus que ce qu’offre le destin aux communs :

 

elle régénère le genre humain.

 

Elle ne le sait pas, mais elle a bien changé déjà. Elle se croit toujours pétale et pistil. Elle est pappus et légèreté gracile. Elle se sent lourde et figée. Elle est prête à s’envoler.

 

Il n’y a plus de champ, plus d’immobilité. Il n’y a que le vent et le ciel azuré.

Il n’y a plus d’ombre, ni d’épine. Il ne reste que l’ampleur de l’espace et la magie divine.

 

Elle est déjà ce à quoi elle pense ne jamais arriver.

Elle est en ce présent ce qu’elle a toujours rêvé.

Elle est en train de vivre ce qu’elle pensait voir s’enfuir, terrible.

 

Elle n’a qu’à se laisser porter, pour atteindre ce qu’elle a toujours désiré :

 

ce havre de paix,

cette île inexplorée,

 

celle de la plénitude et de la félicité.

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