Le tourbillon de poussière

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un souffle, presqu’un nuage, de grains de matières mêlées.

Un gouffre, un complet naufrage, au regard de ce qui pourrait avoir été.

 

Un tourbillon de poussière qui virevolte parmi les ruines, dans une danse enfiévrée qui semble jamais ne vouloir s’arrêter. Un manège infernal qui repasse partout où il ne reste plus que silence et ruine, dans un étrange bal. Un spectre minéral qui paraît ne plus rien pouvoir freiner, dans son élan brutal et sa quête affolée.

Il se propulse, il hésite, d’un muret étrusque à une momie d’Égypte. Il s’interrompt et ne bouge plus dès qu’il croit avoir croisé une âme, ou entrevu. Il part alors à sa poursuite, dans une vaine et stérile fuite, incapable qu’il est de même cerner le rêve ou la réalité.

Cela fait des éons qu’il erre dans cet obscur univers, mi-vestige, mi-témoignage de centaines de guerres, ultime reste de ce qui a été. Il ne perd pas espoir, même s’il le sait vain, de croiser au détour d’un soir, une silhouette, un humain. Il ne cesse ainsi jamais de continuer, à regarder, à fureter, à creuser, dans le sol, sur les toits ou ce qu’il en reste, au sein des mausolées, au cœur des étoiles, à la recherche de réponses à son idéal,

 

un signe, un seul,

qui lui offrirait de ne plus sentir ce qui l’isole,

 

ce froid, ce noir,

ce gouffre de désespoir.

 

Alors il s’acharne, il explore, les tombeaux oubliés, les trésors dont plus personne ne veut, maudits comme ils l’ont été, mais qui seuls lui offrent encore quelques lumières, même si ce ne sont que des reflets d’argent et d’or glacés.

 

Il l’a accepté pourtant, son sort de paria, d’éternel perdant ; d’être celui qui ne trouvera jamais le contentement ; mais ce qui a commencé comme un jeu finit à présent par le hanter : cette solitude, cette damnation ; cette absence totale d’issue, ce puits sans fond.

Il n’est pas question qu’il renonce pourtant, qu’il jette les gants. Il a oublié d’ailleurs comment, il pourrait faire cela, reconstruire du néant, bâtir des châteaux avec les cendres d’antan. Lui-même ne se reconnaît plus dans ce qu’il est devenu, cette ombre, cette transparence délétère, lui qui était si fort, si fier et qui ne symbolise plus à présent, que la perte et le renoncement. Il essaye malgré tout de ne pas se disperser, pour n’être plus à son tour qu’un trouble visualisé, qu’un écran de fumée. Mais il n’y arrive plus, il n’y arrive pas, et l’horreur de cette vérité le pétrifie d’effroi. Il n’est plus l’être libre qu’il était ; il redevient ce spectre qu’il abhorrait, ce sous-spécimen à qui tout déplaît, cet énergumène qui n’ose plus regarder où tout cela va le mener : au vide, au néant, à la fin des fins sans autre possibilité.

 

Et il hurle de terreur, dans cette dimension oubliée.

 

Il se souvient parfois de cet instant de clarté, ce temps où il pouvait, croire en un futur, le réinventer, devenir plus mûr et en bénéficier. Mais il a pactisé avec ses désirs, mais il s’est laissé entraîner par quelques sbires et s’est perdu corps et biens en chemin. Quand il a voulu reprendre la main, il ne restait déjà plus rien, que son souffle court et ses espoirs mesquins ; d’avoir abdiqué pour un guignon de pain.

 

Un corps vif et vigoureux qui n’est plus que les lambeaux de tous ses vœux, une relique, une momie, qui se dissout dans l’infini.

 

Il n’y a pas de vent, il n’y a pas d’air, mais il se déplace ainsi qu’une respiration à l’envers, non pas pour purifier, régénérer, mais polluer, absorber et agglomérer.

 

Un nuage de poussière comme un pestiféré, connu de tous, mais isolé ; repéré des montagnes à la brousse, mais sans personne pour l’accompagner, à ses trousses.

Un gâchis, énorme, innommable, d’avoir vendu son âme au Diable.

 

Il ne reste plus qu’elle, ou lui, selon l’inclinaison du Temps, ses fantaisies, à savoir pourquoi il est encore ici et à s’intéresser à ce petit nuage gris. Une seule entité dans toutes les galaxies à admettre que cet agglomérat de substrats en tournis vaudrait peut-être au final que l’on s’intéresse à lui. Non pas un ange, ni un ami : une compassion infinie, de voir ce fantôme aux teintes grises se lamenter d’aussi mauvaises surprises, de sentir derrière ces grains de matières qu’il y aurait peut-être une danse légère.

Mais ce Samaritain est bien loin de croiser à nouveau ce bon à rien, pour tenter ne serait-ce qu’écouter sa détresse, le forcer à se poser, à s’asseoir et à entendre son histoire. Ce miracle-là n’est pas encore prêt de survenir un soir,

tant que ce tourbillon ne fait pas contrition,

tant que cet ectoplasme ne daigne pas prendre sa place,

 

la seule, la vraie, au creux de l’éternité.

 

Il faudra encore des siècles, des millénaires, pour qu’enfin soit accepté que ce fautif soit sauvé. Un temps qui paraît long, mais qui est déjà passé. Une sentence qui court encore, mais qui est déjà purgée,

 

que seule prolonge l’orgueil, la vanité,

d’un tourbillon de poussière qui refuse d’abdiquer,

et de reconnaître son rôle, son acte,

dans cette immense défaite, cette débâcle,

 

la transformation de l’or en plomb,

le suicide résigné de toute une communauté,

pour la petite gloire d’un seul, d’un piètre suzerain engoncé,

dans ses certitudes, sa vanité.

 

Alors qu’il tourbillonne, qu’il empoussière, à se constituer son propre enfer,

tandis que s’écoule immuable, la Grande Horloge et son sable,

qui ne cessera de s’égrener, que lorsqu’il se sera figé et qu’il aura dit ses mots révérés :

 

« Je me suis pardonné ».

 

 

 

 

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