Le cabanon et le terril

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un cabanon tout petit au pied d’un terril assombri.

Un tas de planches manquant d’être enseveli par une masse pétrifiée.

Une construction éphémère et brinquebalante face à une montagne écrasante.

 

Cette cabane a surgi un jour de la volonté d’un homme, ni poète, ni troubadour, simple mineur désespéré d’édifier un toit pour lui et sa famille éprouvée. Il n’avait pas l’ambition d’en faire un palais ou une demeure idéalisée. Seule importait l’urgence de ne plus être soumis à la bruine glaçante et la nuit effrayante, dans ce pays où aucun relief, aucune forêt ne venaient arrêter la course d’un vent effréné, porteur d’engelures et de larmes de désespoir, sans plus une échappatoire.

Alors cet homme a glané, saisi, fouillé tout son environnement et même plus avant pour qu’enfin cesse ce ballet incessant : lui et les siens chaque soir, pelotonnés dans le premier recoin, à même le trottoir. Il a pris tout ce qu’il trouvait, bout de bois, simple planche clouée ; madrier, morceau de poutre, tout ce qui pouvait lui permettre de bâtir un rempart, même minime, entre ses rêves et ce désespoir qui gonflait comme une outre. Et il les a attachés, ces reliquats, ces drôles d’objets, afin qu’ensemble ils constituent ce qui serait pour lui bien plus qu’un miracle entrevu : la réalisation de sa première maison. Qu’importe qu’elle ne ressemble à rien, qu’elle paraisse devoir s’écrouler le lendemain. Seule comptait cette certitude, celle d’enfin faire un geste pour s’extirper cette existence violente et rude ; lutter contre le sort, ne pas se résoudre à la mort, montrer que l’on se dresse, debout et fier, même au creux de la plus noire misère.

Et quand enfin il a pu pousser la porte de ce lieu qui le conforte, il a ressenti une immense gloire, celle d’avoir entrevu le chemin de l’espoir.

Ah, bien sûr, le vent passait entre les murs, les courants d’air louvoyaient entre les jours et les joints mal faits ; mais cela n’avait absolument aucune importance, car ce cabanon, son unique pièce offrait une échappatoire à la démence ; il redonnait une dignité à celui qui n’avait jamais rien possédé ; il ouvrait une perspective dans des journées d’invectives ; il posait un jalon, une lumière dans le creux d’un ravin mortifère.

 

Et l’homme a continué son labeur, non plus pour se sortir du malheur, mais pour tout juste avoir de quoi manger, la figure et les mains noircies par le charbon déterré, tiré de cette terre qui le cachait. Il n’était pas question de vocation, de carrière en construction. Il ne s’agissait que de ne pas crever de faim, quels qu’en soient les moyens.

Mais quand il revenait chaque soir, la figure, le corps noirs, qu’il poussait cette porte de bois, en jetant un dernier regard à cet immense tas de poussière, de suie, il oubliait la sueur, l’épuisement : il entrait dans son paradis. Il trouvait là ce que personne ne lui donnait, un havre de paix.

 

Le terril n’a pas cessé de pousser, jour après jour, année après année.

Le cabanon ne s’est pas écroulé, en dépit du vent mauvais.

L’homme n’a pas bougé, asservi à cette destinée, à cette nécessité de se battre pour exister. Des rejetons ont jailli de ses reins et de sa femme épousée par ce qu’il le fallait bien, pour tâcher d’être dans une norme, à tout le moins. Ces enfants ont fait de ce cabanon un terrain de jeu et du terril, un monde aventureux. Là où leurs parents ne voyaient que confinement, ils ont pris leur élan, grimpé les pentes de ce monstre énorme, lui ont donné un nom, changé sa forme. Ils ont choisi de ne pas limiter leur horizon à cette fumée, ce noir profond. Ils n’ont pas cherché à comprendre le pourquoi, le comment, de leur condition : ils ont foncé, en dépit des doutes, des questions. Ils ont pris cette bicoque de bois ainsi qu’un point de repère dans ce pays plat et ont couru en tous sens, en riant, criant à plein poumons. Ils ont avancé, malgré un nombre restreint de possibilités. Ils ont imaginé, bien qu’aucune issue ne leur soit proposée. Ils sont restés ensemble, alors que tout était fait pour qu’ils tremblent.

Ils ont grandi.

Ils ont cru en leurs envies. Ils ont transformé un acte de survie -édifier quelques planches pour y entreposer un lit, en un point de départ vers une nouvelle histoire. Ils ont accepté que ce qui leur a été donné, bon ou mauvais, grand ou insignifiant, leur serve à bâtir ce que personne n’était disposé à leur offrir : un horizon, des idées ; un espoir, des possibilités.

Oui, ils étaient minuscules, infimes, au côté de cet écrasant terril.

Oui, ils avaient autant de chance de s’en sortir qu’un lézard de se transformer en zéphyr.

Mais ils n’ont pas reculé, quand il s’est agi de commencer l’ascension, et de grimper, grimper, pas à pas, sans arrêt, pour atteindre ce qui n’avait jamais été fait : le sommet de cette montagne de terre broyée. Et quand ils se sont retrouvés en haut, ces gniards, cette sorte de chiots, ils ont compris que ce qu’ils avaient entrepris, par jeu, par défi, les avaient emportés bien plus loin qu’en haut d’un monticule de grains. Ils croyaient faire la course à fond, se provoquer pour voir celui qui serait le plus buté au fond ; mais là, presque dans le ciel, eux qui venaient de ce cabanon de bouts de ficelle, ils se sont sentis les rois du monde, à dominer tout à la ronde, à voir ce qu’ils n’imaginaient pas ; la terre, les nuages et le soleil en contrebas.

 

Ils étaient passé de rats perdus à anges des nues.

Ils s’étaient transfigurés de gamins de rue en explorateurs impromptus.

Ils devenaient soudain les Christophe Colomb de demain, les êtres qui allaient découvrir un nouveau monde, par erreur, par faconde, à force de se houspiller, de se tenir serrés, d’avancer plutôt que de se questionner.

 

Ils se sont alors assis, sur cette crête artificielle. Ils ont posé leurs fesses dans ce sable qui brillait d’étincelles. Ils ont simplement laissé leurs regards dériver, au loin, plus avant, sans plus un mot, sans plus un geste ; juste silencieux, sans demander leur reste. Ils n’avaient pas saisi bien sûr que leur enthousiasme, leur énergie immature venaient de leur donner l’occasion d’écrouler des murs.

Ils se sont pincés aussi, histoire de vérifier que ce petit toit en contrebas correspondait à ce qui était leur chez soi. Ils se sont gaussés de cette fragilité qui se dégageait de cette image soudain miniaturisée. Ils se sont moqués de ce lieu qui semblait avoir rapetissé. Ils ne voyaient pas, tout à leur joie, ce père, cette mère, partagés entre effroi et respect qui les observaient d’en bas, presque cachés. Ils ne saisiront que plus tard, quand ils auront à leur tour bâti leur maison, combien ce misérable, étroit cabanon, au pied de ce terril tel un dragon, a été l’impulsion qui leur a offert, comme un cadeau, comme un diamant surgi de la fange et des eaux, la matière et l’amour pour ne pas sombrer dans le désespoir à leur tour, mais bien de dépasser cette masse sans fin pour en faire un tremplin.

 

Il faudra encore du temps pour que ce terril redevienne ce qu’il était : une partie de la terre, sa richesse, sa moisson.

Il faudra encore des générations pour ce que cet héritage, violent, nauséabond, donne des fruits qui permettront de réparer et de redonner le goût du bon.

Il faudra encore un, deux, des milliers de cabanons, pour que nos enfants transcendent et réinventent un monde en révolution.

 

Mais il n’y a pas d’autres chemins pour qu’enfin les hommes grandissent, un à un, de par un hasard ou une volonté, mais avec une certitude avérée : cette folie quotidienne ne peut pas durer ; cette fuite en avant n’est qu’une course vers le néant.

 

Et nous serons sans cesse à glaner des restes d’un passé oublié.

Et nous serons toujours à chercher l’horizon déployé, l’amour espéré,

 

tant que nous n’aurons pas compris que la solidarité et la joie sont les seuls moyens

qu’il nous reste pour inventer demain.

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