Le nœud dans la planche

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une planche de bois, dur et ouvragé, mais avec un nœud à son côté.

Un morceau d’arbre remarquable, mais avec un tourbillon, comme coupable.

Un élément carré et droit, mais qui soudain expose ses erreurs, ses émois.

 

Cette planche, cette planche-là devrait être la pièce maîtresse, la clé de voûte de tout un ouvrage sur lequel les forces de la Vie et de la Lumière s’arcboutent ;

et la voici posée au pied de l’édifice,

et la voilà mise au rebut, ainsi qu’un immondice.

 

Elle n’est pas parfaite, elle présente un défaut et ne peut plus à ce titre prétendre à porter le flambeau, de la perfection, de l’art, du beau et n’est plus que considérée guère mieux qu’un tas de copeaux.

 

Elle est consternée, abattue, d’avoir tant cru, tant attendu, de toutes ces promesses qui lui chantaient les louanges, la hardiesse, d’être le symbole et l’idole, presque une petite déesse. Et soudain ce charpentier, surgi de nulle part, qui décide et qui tranche, sans presque lui jeter un regard : « Impropre ! », tels sont les termes qu’il a employés, vulgaires, décisifs, qui l’ont laminée, l’ont rabaissée au rang des moins que rien, de la sciure pour lapins.

 

Depuis lors elle stagne, ni dedans, ni dehors, sur ce chantier au pied de la montagne. Elle n’est plus entre toutes ces mains qui la caressaient. Elle n’est plus celle sur laquelle tous se ruaient. Elle s’est transformée en un instant en néant, en invisible, en erreur risible :

 

une planche avec un nœud, autant dire pire qu’un vieux pneu,

à oublier, à ne plus considérer, à pouvoir à peine toucher du pied.

 

Une vie entière dédiée à un objectif qui disparaît.

Un désir qui s’est soudain vaporisé.

Un potentiel qui n’a pas été.

 

Échec.

Choc.

Le retour à la réalité.

 

Alors c’est ainsi que tout doit s’arrêter ? Un coup du sort et c’est la mort ? Un souffle du Destin et c’est la fin ?

 

Et si cet arrêt n’était qu’un tremplin ?

Et si cet échec n’en était pas ?

Et si tout commençait demain ?

Et si ce drame ne devenait pas ce qu’il doit ? Non pas un arrêt brutal et une prison infernale, mais bien une obligation à reconsidérer ses positions, une nécessité de refaire le point sur ses volontés, une évidence pour reprendre conscience et tout remettre à plat dans son existence.

 

Il n’y a que peu d’opportunité pour enfin comprendre qui l’on est : une vie n’y suffirait pas s’il n’y avait de temps en temps, parfois, cette brèche, cet accident, ce nœud sur le flanc ; cette petite fêlure qui contraint à briser l’armure, cette imperfection qui conduit à la solution, cette singularité qui nous offre de nous régénérer.

 

Alors cette planche ? Oui, elle peut s’autoriser à pleurer ; oui, elle a le droit de s’estimer lésée… mais de quoi au fond ? De ne pas avoir ce qu’elle a demandé comme une rançon, ce bonheur qui lui était dû selon les termes par elle voulus ? De voir s’envoler ce qu’elle considérait comme un cadeau d’enfant gâtée, sans même comprendre la chance qu’elle avait que tout lui soit donné ?

 

Il était temps qu’arrive enfin ce charpentier pour lui redonner le sens des priorités.

Il était temps que lui soit rappelé que la Vie est un ensemble de surprises inespérées.

Il était temps qu’elle accepte que tout, même la faillite, peut être une fête.

 

Elle n’a pas à se soucier d’être ce qu’elle est et que le regard des autres lui paraisse soudain biaisé, alors que c’était elle qui n’avait pas réalisé, la chance incroyable de ne pas être parfaite peut-être, mais irrémédiablement remarquable, distinguée et formidable.

 

Une planche avec un nœud qui se voyait promise aux plus hauts des cieux.

Une planche avec un nœud qui atteindra bien mieux,

 

les mains d’un sculpteur qui lui trouvera un cœur, et qui la transformera de simple bout de bois en merveille cause d’émois et l’ouvrira à des horizons pour lesquels elle n’a même pas assez d’imagination,

 

ce que seule une œuvre d’art peut offrir,

 

un miracle d’émotions et de désirs,

 

l’ouverture au voyage et à l’avenir

 

et par-dessus tout,

 

un sourire.

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