Un trottoir et quelques herbes

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un trottoir et quelques herbes, dans une palette de gris et de vert.

Un trottoir et quelques herbes qui restent identiques, été comme hiver.

Un trottoir et quelques herbes qui semblent perdus dans cet Univers.

 

 

Il y a d’abord cette bordure de granit, constellée d’autant d’éclats que la Terre lui a donnés, brillante et lisse à la fois, dans un mélange de variété et de cadre parfait ; la Nature qui aurait été mise au carré.

Il y a ensuite ce caniveau, ce dégorgeoir, ce torrent pour orage d’un soir. Sa surface angulaire lui donne l’impression d’être en même temps un mur et un sol, ni droit, ni couché, à la fois repoussoir et lit dégagé.

Il y a enfin ce trottoir, jonché de débris et d’un aplat approximatif, conçu pour guider et pour protéger, mais qui parfois ne sert qu’à canaliser, restreindre et limiter, les courses, les sauts, les danses, qui ne doivent en aucun cas déborder.

 

Et puis cet éclat, cette touffe, cette anomalie dans l’esbroufe qui choisit là, ce lieu minéral et froid pour imposer sa végétation de bon aloi ; cette masse hirsute où le fouillis le dispute à la diversité infinie, de verdure, de nervures, de posture en vrac, en apparente attaque contre l’aplat réglementé, la norme imposée, la ligne droite tracée.

 

Le minéral et le végétal ? Ou l’humain qui s’efforce de contrôler les deux tant bien que mal, avec une obsession de maîtriser tout ce qu’il va contempler de son balcon ? Car il est là, il n’est pas loin, à observer cette voie, à l’emprunter et à se sentir rassuré comme depuis les Romains, d’avoir son tracé à portée de main, de savoir qu’il ne risque rien, de se voir conforté dans son petit chemin, de ne pas avoir à s’écarter de son train-train quotidien. Il se lève et il les voit, ce gris et ce vert, tout son petit enfer, sa civilisation minuscule et sa jungle ridicule, son environnement qui conviendrait à un enfant, dont même ce dernier pourtant ferait un complet enchantement ; mais l’adulte qu’il est devenu ne veut pas voir autre chose dans sa rue. Il attend du prévisible, du disponible, de l’accessible, bien loin de ce pseudo paradis qu’il a cependant construit, avec un soin maniaque pour que rien ne l’attaque, rien ne l’effarouche, rien ne le touche, surtout, et ne remette en question sa condition

 

d’esclave autoproclamé,

de petit homme moderne et inquiet.

 

Alors chaque matin que le Ciel fait, de pluie ou de nuages jolis, il arpente ce boulevard et s’obstine à ne pas voir qu’il ne va nulle part, qu’il rebondit d’avant en arrière dans sa vie, qu’il ne fait que du surplace quand il sort de son lit, qu’il scrute son reflet dans la glace, qu’il enfile ses chaussures et les lace, qu’il quitte son repère, son espace et qu’il recommence son interminable farce,

 

celle d’un petit bipède qui a besoin d’aide

pour marcher, pour déambuler

sur un trottoir glacé, à peine égayé

de quelques brins d’herbes et de graines semées.

 

Ils ne sont pas légion les comme lui, à prétendre être le roi de la galaxie simplement parce qu’il a réussi avec un marteau-piqueur et un tamis à bétonner son environnement en gris, à asservir tout ce qui lui passait à portée à coups de bulldozer et de tranchées, à laminer tout ce qui dépassait sans égard, ni moralité. Et le voilà soudain prisonnier de ce qu’il a créé, de cet environnement où rien ne doit dépasser, où tout ce qui ne pousse pas en haie doit être taillé. Il se sent perdu cependant dans ces trajets millimétrés, il ne comprend pas ce qui pourrait bien lui manquer ; de la fantaisie peut-être ? Une autre façon d’êtres aux végétaux et aux bêtes ? Un brin d’herbe justement, dans ces parcs cafis de désherbants ? Une toute nouvelle manière d’arpenter la Terre, sûrement...

 

Pour cela, il lui faudra plus que de la volonté : de l’inspiration et de l’humilité ; de la contrition avec l’espoir d’être pardonné. Car cela ne va pas être simple de solliciter l’indulgence de toutes ces espèces qu’il qualifiait d’engeances, d’écouter ce qu’ont à lui dire le buis ou la myrrhe, d’accepter de ne rien dire devant un cerf ou un tapir, de ne plus être le centre de tout, mais celui qui était considéré comme fou.

 

Il devra renoncer à ce qui fait son identité : le bruit, la fureur ; la fumée, l’absence de couleur. Il devra oublier le temps, oublier l’heure après laquelle il court durant ses journées de labeur.

Il devra se soumettre à un examen de tout ce qu’il a en main et dont il n’a fait rien, à part déstructurer sans fin.

 

Et s’il n’y arrive pas ?

 

Il va se vautrer avec fracas.

 

Ce trottoir si lisse qui lui assure comme une piste deviendra soudain tel un toboggan. Il ne pourra plus arrêter la glissade qui va l’emporter la tête en premier et lui fera mordre avec brutalité cette surface qui lui semblait familière. Il va alors être forcé de contempler enfin, de s’arrêter et de s’incliner devant ce qu’il s’apprêtait à piétiner, ainsi que chaque jour qui lui est donné : ces petits brins d’herbe qui dodelinent dans l’air et seront plus que surpris, eux aussi, de voir qu’il est au tapis, cet impitoyable colosse qui semblait si féroce, mais qui est maintenant à leur niveau, pleurant tel un enfant à qui on a arraché son cadeau.

 

Peut-être alors, peut-être seulement, y aura-t-il une chance que l’avenir s’annonce différemment, que cette bataille sans fin entre le monde et l’humain, où il n’y a pas d’adversaire, mais simplement un être qui n’a pas compris que cette Terre qu’il martyrise, qu’il méprise, qu’il tyrannise pour quelques friandises, est ce qui peut le sauver et lui donner bien plus que ce qu’il s’obstine à vouloir lui extirper :

 

un futur enchanté.

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