L'homme sur un banc

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Assis, posé, enfin ;

un peu essoufflé, un peu sonné, l’air de ne pas savoir de quoi demain sera fait ;

un chapeau sur la tête, aux bords noirs et fins : un homme qui a accepté son destin.

 

Il n’y a pas si longtemps qu’il a consenti à mettre le frein, à ne plus courir sans but, sans fin, à flamboyer ainsi qu’un feu de pommes de pin. Il a fallu pour cela qu’il écoute bien, fort, ce corps qui crie qu’il y a qu’un mort qui n’a peur de rien et qu’une épave démembrée ne va pas conduire au port le marin.

Jusque-là, c’était pirouettes et gesticulations comme dans une fête au sein de laquelle il aurait fait irruption sans invitation. Il vibrionnait, il trépignait, ainsi qu’un impatient devant un spectacle dont il veut connaître la fin, sans atteindre les différents actes, sans se poser à l’entracte, sans relire le programme et le laisser résonner dans son âme, afin de l’intégrer, de se rappeler pourquoi il y est entré et ce qu’il espérait, avant que le rideau ne se lève et que la lumière révèle le sourire sur toutes les lèvres. Mais non, il lui fallait la loge principale, l’actrice au si joli visage et surtout le boudoir pour après lui raconter des histoires et s’enfuir à peine la blême lueur de l’aube filtrant de sous les froufrous de la robe.

 

Et puis, là, cette nouvelle, ce choc ; ce rappel que la vie n’est pas du toc, mais précieuse et fragile, mais vive et limpide, fuyante et claire comme le mystère de sa survenue et de sa place dans l’Univers.

Finis les grands élans ! Les « Autant en emporte le vent » !

Maintenant, il n’est plus possible de faire comme s’il était indestructible, comme si la chair et le sang n’étaient que des ornements, une parure pour se montrer élégant, distingué et remarqué. Maintenant, il y a ce frisson, qui remonte des tréfonds de son cœur et le fait battre à cent à l’heure : « Et si j’avais manqué ? Et si tout était à jeter ? »

 

Un homme sur un banc, ni le premier, ni le dernier, à se prendre de plein fouet les éléments, les « pourquoi moi ? », les « je ne l’ai pas mérité », les cris et les pleurs paniqués.

Un homme sur un banc, à l’arrêt, non pas au repos, mais cloué, tétanisé, par les visions qu’il ne cesse d’imaginer : la dépendance, l’incontinence, la maladie et sa violence.

Un homme sur un banc qui ne l’a pas réalisé, mais qui a déjà gagné, contre lui-même, contre les germes, parce qu’enfin, il peut s’écouter, parce qu’il est à la bonne place, bien entouré.

 

Pour le moment, il est pétrifié, avec dans les veines le sentiment d’une grande fragilité, d’un corps qui ne lui appartient plus, qui déroule des métastases et des virus. Il se sent trahi, il se sent perdu.

Mais qui au départ n’a pas voulu, entendre, admettre la vérité ? Qu’il n’est pas myrrhe et ambre, mais chair et sang mêlés ? Qu’il n’est pas une forteresse à prendre, mais un souffle de cendres animées ? Qu’il ne peut pas fuir sans arrêt et ne pas acquiescer à ces ondes qui l’entouraient, sans cesser de lui susurrer : « Tu dois patienter ».

Maintenant, il a franchi le Rubicon, il a foncé dans le mur de pierres acérées, il a explosé ses propres limites, personnifiées par ce diagnostic glacé. Et puis après ? Il devrait être félicité, il devrait jouer l’étonné ?

 

La flèche a été lancée, empoisonnée. Elle s’est fichée là où elle allait blesser, mais ne pas tuer ; humilier, mais ne pas crucifier ; stopper net, mais ne pas enterrer. Une pointe, aiguisée, seule à même de trancher ces fils d’une marionnette surexcitée, de figer ces mouvements insensés, d’obliger à se regarder, dans le miroir de la vérité.

 

Un homme sur un banc, qui n’arrive plus à se reconnaître, qui ne sait plus qui il doit être, qui se retrouve soudain comme au premier matin, dans l’inconnu complet, nu et sans apprêt, incapable de rien, de fait.

Un homme sur un banc, qui n’ose plus rien regarder, de peur que s’affiche dans les yeux des badauds égarés ses propres démons révélés.

Un homme sur un banc qui se tort les mains, d’effroi et de regret, de ne plus savoir s’il doit dire : « Adieu à jamais », ou bien : « Pardon, j’ai tout gâché ».

Un homme sur un banc qui n’a plus de place pour la feinte et les simagrées.

Un homme sur un banc qui est ce où il devait : au plus profond de son cœur, au plus profond de ses peurs, afin de les affronter ; seul à seul, sans plus tergiverser, afin de les terrasser et d’en sortir vainqueur, de comprendre qu’il était son propre geôlier.

 

Pour cela, il a encore à progresser, à se redresser, à laisser l’inconcevable arriver :

être aidé.

 

Car il se cabre, il continue de se trémousser. Il lui est insupportable de ne pas être maître de sa destinée ; mais l’a-t-il jamais été, en vrai, à ricocher de tous côtés, pour se sentir vivant alors qu’il ne faisait que rebondir contre les parois d’une cage dorée ?

 

Un homme sur un banc qui doit tout laisser tomber,

 

son chapeau pour qu’apparaisse son visage fatigué ;

ses oripeaux pour que sa peau se laisse caresser ;

ses idéaux pour que ne subsiste plus que le bonheur d’exister.

 

Après seulement, il pourra se lever,

 

maladroit certes des épreuves traversées, malhabile comme un bébé,

mais beau comme un dieu libéré ;

 

peinant à se tenir droit,

mais dans le regard, une fierté,

celle d’avoir su être un homme, un vrai,

 

non pas ce matamore qui dégoise de tous bords,

non pas ce guerrier qui sème la désolation de tous côtés,

non pas ce père qui confond éducation et guerre,

non pas cet ami qui mélange confiance et déni,

 

mais le seul et l’unique être qui vaille

 

un astre qui a gagné sa propre bataille, contre ses succubes intérieures, contre ses propres malheurs, contre ses absolues terreurs, et a conquis

sa liberté.

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