Le portail de fer

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Elle pousse cette lourde grille noire et rouillée. Elle marque une pause, car elle n’est pas pressée. Elle se doute de ce qui l’attend, mais ne veut pas le redouter.

Elle lève la tête, vers cette bâtisse majestueuse et parfaite, des fondations aux fenêtres, ce palais dont le maître, son aimé, est celui auprès duquel elle a choisi de s’incliner.

Elle sursaute.

Est-ce ainsi qu’elle conçoit cette relation ? Lui sur la première marche, bien haute, et elle a ses pieds, enchaînée, soumise à son bon vouloir, à sa guise ? Elle se ressaisit. Un lapsus sûrement, une méprise ; l’Amour tel qu’il le lui a promis ne touche-t-il pas au devin, à l’exquis ?

Elle referme le portail derrière elle, faisant s’envoler quelques hirondelles. Elle les regarde virevolter dans le ciel, jalouse malgré elle ; ces oiseaux aux couples qui durent toute une vie, une femme, un mari, un foyer vers lequel elles reviennent chaque année ; la félicité, la fidélité, l’équilibre parfait.

Elle monte les marches du perron, ce marbre froid qui fait résonner ses talons. Elle a l’impression de gravir un sanctuaire. Si elle l’écoutait, elle devrait presque flotter dans l’air, pour ne pas rayer ces pierres. Elle devrait être une muse légère, à sa disposition, quand il la libère, afin de satisfaire ses moindres soupirs, lui qui a tant à faire. Elle devrait tendre à n’être que douce et tendre, disponible, à attendre que lui veuille bien l’entendre. Elle ne peut s’empêcher malgré elle de se retourner pour s’assurer que l’escalier est toujours tel quel, sans rayures, sans marques pour ne pas qu’éclate une nouvelle querelle, sur son impotence, sur son incapacité à atteindre sa transcendance ; car lui bien sûr, il dépasse la mesure, il est au-delà de ce qu’elle même perçoit, il n’a pas à s’abaisser à cette réalité.

Elle saisit la poignée de la porte, une carapace de tortue morte. Elle sent le contact de la matière, l’écaille issue de la mer, elle pourrait presque sentir la houle, les embruns, cet océan d’où elle a dû jaillir. Elle rougit. S’il savait, il se moquerait de ces gamineries. Il le lui a déjà dit : l’élévation vers l’esprit ! Pas de place aux grimaces, aux ahanements, aux essoufflements ! La perfection de tous les instants.

Elle entre dans le corridor. Un frisson la saisit, comme dans le couloir de la mort. Elle gémirait presque, ne serait-ce un regard vers sa veste, suspendu aux patères, d’une si belle matière. Elle en a pris note : il ne mérite et ne porte que ce qu’il y a de plus subtil, hors norme dans cette ville. Elle n’a pas le droit de ne pas aimer cela. Elle doit être forte, ne pas reculer de la sorte. Il est si remarquable, si estimable. Il ne peut être le diable, mais un ange, doté de tous ces goûts étranges.

Elle avance sur l’épais tapis, des entrelacs, des fleurs, de la soie hors de prix. Elle fait un bond : elle n’a pas mis les chaussons ! Elle recule en toute hâte, se déchausse, enfile ces savates et reprend sa progression, en priant pour qu’il n’ait pas vent de sa transgression.

Elle jette un œil à droite, vers le salon, raide, aux aguets, comme pour une commémoration. Elle lisse sa jupe sans y penser, en un réflexe auquel il l’a habituée. Elle ne doit rien laisser dépasser, pas une mèche de cheveux, pas un plis aux poignets : une parfaite poupée.

Elle se détend inconsciemment. Il n’est pas assis sur le divan.

Elle continue d’avancer, vers la bibliothèque et ses trésors de papier. Elle n’y entre jamais bien sûr, elle n’en est pas encore digne, pas mûre. Lui seul est capable de saisir toute l’ampleur de ces manuscrits remarquables.

Il n’y est pas.

Elle entreprend de monter l’escalier sur la pointe des pieds ; surtout, surtout, ne pas faire grincer une marche, on ne sait jamais comment il pourrait l’interpréter. Il ne doit pas être dérangé, perturbé dans ses travaux de haute volée. Elle n’est qu’une femme après tout, même pas sa moitié, tout juste issue de la glaise et d’une côte sacrifiée. Comment pourrait-elle arriver à l’égaler ? Il est déjà bien bon de la tolérer.

Elle scrute le couloir, elle ne veut pas déchoir, le décevoir. Elle hésite. Doit-elle se rendre dans sa suite, ou gagner sans hésiter la minuscule chambre de bonne qu’il lui a attribuée ? Elle ne s’en plaint pas la nuit, en dépit du froid. Il sait des choses qu’elle ne saisit pas. Il a le droit au traitement d’un roi, elle à celui d’un cancrelat.

Elle tremble sur place. Elle sent son sang qui se glace. Elle a entendu un rire ! D’où cela peut-il bien provenir ? Si lui aussi l’entendu, il va la jeter à la rue ! Il veut du silence, de la sérénité. Il exige le respect de sa tranquillité.

Elle se décide à aller en direction de ce son, afin de le faire cesser, avant que ne survienne une calamité.

Elle cherche, elle s’égare dans les nombreux couloirs. Elle finit par s’arrêter devant la porte close d’une pièce au sein de laquelle elle n’est jamais entrée. Elle n’en connaissait d’ailleurs même pas l’existence, n’ayant jamais osé parcourir la demeure en son absence, elle qui se devait de rester en faction, de répondre à ses coups de sifflet, ses injonctions.

Le rire retentit à nouveau, gras, épais, ainsi que celui enjoué d’une voix féminine qu’elle ne connaît.

Elle tourne la poignée, dans un mouvement à la fois crispé et empressé.

 

Et elle se fige, cesse de respirer.

 

Il est là.

Il enlace une femme nue de son bras.

Il ne la voit même pas, n’a pas réalisé qu’elle avait franchi le pas.

 

Et alors cette fureur soudain qui s’empare de son corps ! Oui, cette carcasse qu’il passait son temps à dénigrer : trop ceci, pas assez cela ; qui nous tire vers le bas ; qui ne cause que du tracas.

Et alors ce sang qui monte à ses tempes, dans mouvement ample, qui l’irrigue de rage et de furie, qui lui fait pousser ce cri, qui libère enfin cette magnifique énergie. Elle ne lui dit pas, elle lui rugit :

 

« HORS DE MA VIE ! »

 

Lui fait un bond. Il se lève, essuie maladroitement la bave qui coule de ses lèvres.

Il pousse sans ménagement la femme et lui lance ses vêtements. Il tâche de se recoiffer dans la glace. Il s’apprête à lui sortir une tirade,

quand il se prend un vase de jade, celui qu’il chérissait, celui qu’il vénérait et qu’elle vient de lui balancer à travers la pièce d’un trait.

Il n’a pas le temps de comprendre qu’il était déjà en bas des escaliers qu’elle lui a fait descendre à coups de pied.

Il tente une explication, sur la pression mise par ses obligations, sur un nouveau sujet d’étude. Le retour n’en est que plus radical : un coup de latte sur son crâne de mâle, comme un enfant que l’on tance, comme une évidence.

 

Elle le fout dehors, claque la porte et lui dit bien fort :

 

« Je suis une femme, avec des seins, des fesses, du charme ! Je suis parfaite, des pieds à la tête ! Et je vous conchie, d’avoir fait de moi une souris grise, sans geste tendre, sans câlin à revendre, sans tous ces plaisirs qui font que l’existence est une perpétuelle danse ! »

 

Et elle l’oublie. Elle ne prête même pas attention au bruit de fond, le fracas de ce portail noir qui s’effondre sur le trottoir. Elle a décidé qu’elle sera la maîtresse, l’amante, la désirée d’un homme, d’un vrai qui ne fait pas de vous un être saucissonné entre sa chair voluptueuse et ses méninges creuses. Elle ne se fourvoiera plus à se laisser embringuer dans un paradis frelaté. Elle a choisi de vivre à plein et non pas à moitié,

 

dans le monde, le vrai,

incarnée.

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