L'horizon

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un ciel bleu sombre, jaune doré.

Une ligne obscure, en contre-jour effronté.

Des silhouettes, des arbres, et un carrosse décoré.

Un horizon qui se déploie pour ne plus se limiter, jamais.

 

Il n’y a pas jour, pas de matin, juste la lumière dans le lointain. Elle n’est pas perdue, elle n’est pas finie, elle souligne encore tout ce qui est joli ; mais elle a baissé, c’est indéniable, mais elle est partie se coucher, c’est inévitable.

Il est l’heure où les lignes de contrastes se dessinent sur les hommes et les cimes. Il est l’heure où la nuit guette, sans que cela ne soit une menace ni une dette. Il est l’heure où les perspectives changent, dans un monde qui devient diffus et étrange. Il est l’heure où les pensées et les rêves se posent dans une atmosphère de silence et de trêve.

Ce n’est pas un échec, ce n’est pas un abandon. Ce n’est pas une angoisse, des menaces surgies du noir profond. Ce n’est pas un néant qui s’annonce, un moment où l’on renonce. C’est l’instant où les remords jaillissent, où les questions bruissent, où l’on ne sait plus si la journée a été intense ou perdue, immense.

 

Après cette fuite en avant, il est nécessaire que l’on prenne le temps de ce moment ; un temps de pause, un temps où l’on ose interroger ses espoirs et les scruter face à un miroir ; un temps où il est malséant de s’agiter en braillant. ; un temps où l’on se ressource en observant les couleurs douces ; un temps qui met mal à l’aise car il n’y est plus possible de faire ce que l’on doit, ce qui plaît ; un temps de lenteur, un temps de bonheur.

Après ces heures intenses qui se sont enfuies comme dans une transe, il ne reste plus que ces ombres chinoises qui se détachent sur le ciel pur, en un tableau mouvant, en une image du vivant ; en deux dimensions, sans plus de profondeur, d’écho ; une simple histoire déroulée sur la ligne du soir, alors que s’écroule le soleil dans un sommeil traditionnel.

 

Et ce calme, ces chuchotements, ces murmures portés par le vent… Finis les slogans, les ordres hurlés, les atermoiements… Seul le son d’une voix rebondit au creux de soi : sa vérité, sa destinée, et non plus ce brouillard de sensations mêlées.

Il fait bon être à cette place, assis dans l’herbe et non plus face à face, attentif à ses besoins, à sa respiration, à sa place. Être spectateur et non plus acteur, de ce petit théâtre ponctuel, sans avoir à danser la ritournelle ; être là où l’on peut, et non où l’on doit, sans aucune pression d’où que ce soit.

 

Il y a bien cette injonction qui crie, qui se débat : « Mais bouge-toi ! Tu ne peux pas rester là ! Le monde tourne sans toi ! Tu perds pied, tu ne t’y retrouveras pas ! » Mais cela n’a aucune importance, plus maintenant. Il ne subsiste que la force de l’instant, de cette parenthèse inouïe, à l’aube de la nuit, où une lumière se cache pour que l’on puisse se voiler la face, la couvrir de cendres, sans avoir l’impression de se rendre, simplement pour s’octroyer le droit de ne plus être exposé.

 

Cela fait un bien fou, cela transforme du tout au tout. Il n’est plus nécessaire de courir après la moindre parcelle de cette lumière, si belle, si lointaine, qui habille les êtres et les âmes de multiples charmes, qui les oint de beauté et de reflets dorés. Elle s’en va, et cela n’importe pas, plus maintenant où il n’y a plus d’urgence, de course dans le vent, à se débattre pour rester debout, à combattre tous et tout.

Cela régénère, de se sentir aussi immobile qu’une pierre, de n’avoir plus ni talent, ni pouvoir, de n’être que minéral et renoncer à l’animal, de ne plus vouloir, mais laisser dériver son regard dans cet espace, dans ces traces fugaces qui apparaissent, puis s’estompent sans un bruit de tambour ou de trompe.

 

Admettre aussi que cette soudaine pause est ce dont on rêvait sans jamais se l’avouer. Reconnaître que cette non-action est ce qui nous fait le plus vibrer, que ce repos assumé est ce qui pouvait survenir de plus mérité. Être assis-là, devant ce ciel partagé entre nuit et éclat, où sont sculptées les heures et les personnalités, mais comme dans une lanterne magique allumée, partagée entre fantasmagorie et réalité ; et se dire que ce n’est pas si mal d’y être arrivé, à entendre ce que réclamait notre corps, de ne plus être ce poids mort, mais le compagnon bienvenu qui va nous porter aux nues, à qui l’on concède un répit, non pas par dépit, mais bien parce qu’il est nécessaire pour ne pas s’écrouler par terre, épuisé et hagard d’avoir chassé les victoires sans cesse, dans une interminable ivresse.

 

Alors cette halte, ce refuge que l’on vient d’atteindre sans l’avoir cherché, est ce qui va nous sauver, de ne plus être aux avants postes, mais au creux du terrain, de ses forêts, de ses bosses, comme dans un cocon qui nous serait offert, à charge pour nous d’en explorer les mystères, mais seul cette fois, sans recours à toute une armada : juste nous et notre foi, en un futur meilleur, différent de tout cet emballement, où il n’y a pas à gesticuler, vociférer pour se sentir exister.

 

L’absence comme un aboutissement. Le silence comme un contentement.

 

N’être plus là pour les autres, et les observer en bas de cette côte, ainsi que des marionnettes qui s’agitent derrière une fenêtre.

N’éprouver aucun remords de ne pas être avec eux, au-dehors, parce que ce n’est plus le besoin, parce que l’on n’en est pas moins

 

Pleinement

Totalement

Fichtrement

 

BIEN.

 

S’apercevoir alors que cet horizon n’est pas un modèle, ni une direction ; qu’il n’est rien de plus qu’une illustration, en contre-jour de nos vies, de nos joies, de nos amours ; qu’il sera bien temps de se redresser au soleil levant pour rejoindre le mouvement ; mais que pour l’instant, rien n’est plus urgent, que de prendre soin de soi, de son cœur, de ses mains, de sa tête aussi peut-être, et que le plus important surtout est de suspendre le temps,

 

pour s’incarner enfin.

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Commentaires: 1
  • #1

    PVMLP (samedi, 03 juin 2017 10:38)

    C'est beau...et propice à la méditation ; )