Une fourche

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Elle est tout à l’envers, le manche en bas, les pointes en l’air.

Elle est adossée… à rien, semblant flotter dans le petit matin.

Elle donne l’impression de ne plus savoir, ni à quoi elle sert, ni où est la Terre, en une lévitation mystère ; comme si un tractopelle se mettait à jouer à la marelle, ou un cargo à sauter au cerceau. Elle n’a plus de place, ni de fonction. Elle n’est plus une menace, ni un outil pour la moisson. Elle n’est qu’une minuscule anomalie, mélange de bois blond et de fer gris.

Elle tournoie, elle plane, elle ne cherche pas de direction, ni de flamme. Elle se laisse porter par cet éther qui paraît l’aspirer. Elle ne sait pas où elle va, pourquoi elle est ainsi emportée. Elle n’a personne à qui poser ces questions, elle ne se souvient que de bribes de son passé, de ces autres accessoires rangés dans des tiroirs, des râteliers, qui s’empoussiéraient faute d’être utilisés : marteau, scie ; clous, broches ; harpon, bouée ; colle, scotch déchiré ; un bric-à-brac parmi lequel elle était égarée et qui, à présent, est bien loin de ce qu’elle est en train d’expérimenter,

la légèreté.

 

Elle ne comprend pas la raison d’une telle évasion, de cette place mouvante dans l’espace, qui n’a pas de sens, ne marque pas de trace. Elle n’a perçu aucun préavis, aucun message qui aurait pu, annoncer, prévoir, expliciter une si soudaine errance dans ce noir, ou ce bleu ? Voire ce ciel lumineux ? Ce qu’elle perçoit n’a pas d’équivalent avec ce qu’elle connaissait avant : le sol sec, dur ; la paille entassée le long d’un mur ; le peau calleuse du paysan qui la saisissait à tout bout de champ. Elle ne sent plus son poids. Elle ne s’inquiète pas de ce qui sera. Elle n’a pas le choix. Elle ne peut plus faire, ni décider quoi que ce soit. Elle vrille, elle bascule, elle se sent immense ou minuscule. Elle se sent à la merci de celle ou celui qui a décidé que sa place n’était plus dans cette ferme arriérée, à se battre contre les éléments avec pour toute arme un chapeau et des gants. Elle ne saurait dire si elle prend conscience de la petitesse de cette existence qu’elle voit s’enfuir à toute vitesse. Elle ne s’envisage pas plus sage, ni vénérable parce qu’elle a dépassé la cime des arbres. Elle est surprise de pouvoir ainsi lâcher prise. Elle est un peu étonnée de ne pas paniquer. Et plus que tout, elle est émerveillée de ne plus redouter, ni la rouille qui l’attaquait, ni la fragilité de son bois qui commençait à se fendiller. Elle se sent

 

autre

 

mais identique pourtant. Elle pourrait détailler avec précision tout ce qu’elle a traversé, les propriétaires différents qui se sont succédés, les travaux harassants qu’elle n’a pas cessé d’affronter, et plus que tout, cette absence de reconnaissance, de remerciement qui la faisait se sentir aussi importante que de la poussière dans le vent, ni là, ni ailleurs, juste bonne à accomplir son labeur, journée après journée, année après année ; une vie entière passée à se démener, sans objectif autre que d’arriver au bout de ce qui était assigné, avant de recommencer à peine le chantier terminé. Une existence qui n’avait pas plus de mérite que celle d’une fenêtre et sa vitre : un rôle à remplir, un travail à faire ; rien que la routine coutumière, de ne pas se pencher sur son sort et de ne pas décider de s’en extirper. Faire, défaire, sans s’interroger sur le non-sens de ses actions, sans se poser de question, sans chercher la légitime explication. Biner, labourer, porter ; finir crottée, souillée ; être sortie, puis remisée ; ne pas essayer de comprendre qui la veut, pour l’empoigner, pour la prendre ; juste subir et ne pas exprimer de désir ; se résigner à n’être qu’esclave et passivité.

 

Et là, tout s’arrête. Il n’y a plus de charrette, de brouette. Il n’existe plus de grange, de hangar. Il ne reste que cet étrange sentiment de s’être réveillée trop tard, comme si un voile venait de se déchirer, comme si le regard pouvait enfin tout embrasser, comme si les révélations étaient enfin données.

Mais ce silence, mais cette solitude. La surprise de tout savoir, mais de ne pas pouvoir le faire partager à la multitude. Appréhender tout d’un coup sa place dans cette immense espace, mais n’avoir personne à qui en faire profiter.  Se sentir investie d’une mission, mais en ayant décrypté trop tard les instructions.

Elle n’est pas triste pourtant. Elle ne ressent plus ces sentiments. Elle n’est habitée que par une joie sans fondement, sans cause, si ce n’est de voir soudain tout en rose. Elle flotte, elle dérive, mais elle ne s’est jamais sentie aussi épanouie, aussi vive. Elle jubilerait presque de se trouver ainsi guillerette, leste, au sein de cette bulle euphorisante où il n’y plus ni côte, ni pente. Elle est

 

libérée.

 

Elle porte le poids de tout son vécu, mais ainsi qu’un bagage léger. Elle se doute qu’elle a accompli quelque chose, qu’elle en a raté d’autres, mais cela n’a pas plus d’importance qu’un enfant qui commet une faute dans sa dictée, qui la voit, qui veut la raturer et ne fait qu’encore plus la souligner. Ce qui est accompli ne peut pas être effacé, cela reste une épreuve surmontée, la marque d’un apprentissage engagé. Il n’y a pas à en avoir honte, à le cacher, mais à l’assumer, amusé et détaché, fier de l’avoir dépassé.

 

Elle vole ? Elle s’élève ? Elle ne sent pas de mouvement, pas de souffle qui se lève. Elle est bien loin de ce qu’elle était jusqu’à lors. Elle ne perçoit plus les contours de ce manche rigide et lourd. Elle ne dresse plus les pointes acérées qui la caractérisaient. Elle n’est même pas sûre de pouvoir encore se les approprier. Elle n’a plus ce besoin d’être quelque chose ou quelqu’un pour se sentir rassurée.

 

Elle vibre, elle rayonne.

 

Elle ne voit personne et pourtant, elle se sait entourée. Elle n’entend pas un son qui résonne, mais n’est pas effrayée. Elle ne discerne pas vers quoi elle cabriole, mais cela n’a pas d’intérêt. Ce qui lui importe en ce moment est de se sentir comme renaître, comme de vivre un nouvel enfantement, mais d’une autre manière, d’un nourrisson qui aurait gardé avec lui toutes les réponses de l’Univers, d’un nouveau-né qui pourrait tout expliquer, d’un bébé à qui tout aurait été expliqué, d’un invité qui connaîtrait déjà la maisonnée. Un apprentissage en accéléré, ou des réminiscences qui ressurgiraient ?

 

Une conscience qui s’est réveillée.

 

Elle n’est plus une fourche, elle n’est plus sur Terre. A-t-elle jamais été autre chose que cet éclat de lumière, cette étoile qui se met à pulser au rythme d’une mélodie enchantée ? Tous ces regrets, tous ces ratés, tous ces peut-être jamais réalisés n’ont plus aucune espèce d’importance. Elle est petite, elle est immense. Elle est belle, elle est éternelle. Elle était une fourche, elle sera un ange. Elle était muette, farouche, elle chantera des louanges. Elle est ici et ailleurs, elle est et sera à la source de son propre bonheur. Elle pourrait être une montagne, une goutte d’eau ; un cheval, un perdreau ; un scarabée, un démon incarné. Elle choisira elle-même de suivre où son prochain chemin la mène. Elle n’a pas d’urgence, pas de projet à se lancer à nouveau dans l’aventure d’un rêve éveillé. Elle doit d’abord, partager, entendre ; écouter, apprendre ; se poser aussi, pour se gorger d’Amour, de Vie. Tout ce qui lui paraissait insondable disparaîtra au sein d’assemblées innombrables. Tout ce qui lui semblait inexplicable trouvera sa réponse, son évidence admirable. Tout ce qu’elle devinait, dans ses songes secrets ne sera plus que l’éclatante révélation que notre monde n’est qu’un infime positron dans une nébuleuse de galaxies qui s’étendent à l’infini.

 

Une fourche, un homme, une vie.

La ronde de l’éveil vers l’harmonie.

 

Il n’y a pas lieu d’avoir peur, jamais.

Il est loisible de laisser s’écouler les pleurs, épuisé.

Mais il est une certitude que l’on doit garder, gravée dans notre cœur, quelles que soient les épreuves, les drames traversés :

 

nous sommes des merveilles de beauté.

 

Par-delà les jugements, par-delà les emportements ; en dépit des hurlements et d’un présent dément ; parce que rien de ce que nous traversons n’est plus qu’un murmure dans l’Univers profond et que nos choix nous ont été soufflés par cet insatiable besoin de progresser, de devenir plus grand, plus vaste, qu’un simple objet dans une case ; d’être ce que nous sommes vraiment

 

des bienheureux, intensément.

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