Des rayures

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Sur une ligne mouvante, des rayures chatoyantes, comme un tapis à l’infini, comme un tracé fait de lacis.

Dans une envolée illimitée, des rayures en virages insensés, comme le clavier d’un piano qui se serait échappé.

Débridées dans le ciel, des rayures multicolores essayant de se fondre dans le décor, un ciel d’un bleu azuré, moucheté de nuages légers.

 

Ce n’est pas un serpentin coloré qui aurait été lancé au cœur d’un fête endiablée.

Ce n’est pas un reptile inquiétant qui se serait enfui de son marigot remuant.

Ce n’est pas une portée de notes qui aurait décidé de claquer la porte.

 

Des rayures tout simplement.

Une cascade de lignes et de droites qui transforme tout tracé en saut d’obstacles.

Une succession d’angles et de fronts qui force à buter après chaque rebond.

Une litanie de barrières et de freins à qui voudrait poursuivre son chemin.

 

Un très joli visuel certes, si l’on se contente de l’observer tel quel, mais dès qu’il s’agit de s’imaginer au cœur de cette forêt de traits, l’épuisement gagne, comme un alpiniste encore au pied de sa montagne et qui se rend compte qu’il n’a pas avancé alors que la nuit commence à tomber.

L’instrument est étrange pour qui espérait rejoindre les anges par cette sorte d’échelle improvisée qui se transforme en murs rigidifiés. Ce qui devait être un marchepied devient tout d’un coup un boulet. Ce qui devait aider se mue en une insurmontable réalité. Ce qui était prévu pour faire avancer plombe sans hésiter.

 

Pourtant l’idée était belle, de s’élancer sans aile vers les étoiles et les nues, telle quelle, à mains nues, juste portée par cet élan bienvenu, cet espalier parfait, mobile et accessible. Et puis tout s’est grippé, irrémédiablement, ainsi qu’un jouet rouillé qui ne produirait plus que grincements alors qu’il était prévu pour passer du bon temps. Cette invention magnifique qui se transmute en piège tragique, prenant au sein de ses labyrinthes celle qui croyait avoir trouvé la feinte et qui à présent s’éreinte, s’use et ressent une fatigue diffuse. Mais elle persiste, elle se convainc qu’il n’y a pas d’autre moyen que ce gymkhana démentiel qu’elle a créé pour elle, que ce parcours du combattant qui devient écrasant.

Alors la voici, la funambule progressant comme sur un glacis d’arêtes et de lames tranchantes qu’elle s’obstine à trouver charmant, qui vacille et qui tremble de ne plus savoir comment avancer ses jambes, sous peine de s’ouvrir les veines dans ces enchevêtrements de rayures qui lui rendent la vie dure. Elle gîte, elle tangue, au fur et à mesure qu’elle enjambe avec précaution ce qui est pire qu’une prison, car elle l’a voulu elle-même, cet enfer, cette géhenne, charmante de l’extérieur, insupportable à l’intérieur. Mais elle fait comme si tout allait pour le mieux ainsi, distribuant des : « Exquis, n’est-ce pas ? Merci, cela va de soi », alors qu’elle voudrait hurler et s’enfuir de ce guêpier, alors qu’elle est terrifiée de cette création ensorcelée. Elle n’ose plus se rebeller, dire que ce n’est pas ce qu’elle voulait, que son rêve éveillé a viré au cauchemar exacerbé, que son quotidien est de pire en pire chaque matin, qu’elle n’aspire qu’à s’asseoir et

 

Souffler,

Se reposer,

Tout laisser tomber.

 

Mais on la pousse, mais on l’encourage, mais on lui crie : « Cours, vole, nage ! » ; tous ces spectateurs de son malheur qui n’ont pas la plus petite idée du gouffre dans lequel elle est en train de sombrer. Alors elle tient, elle fait mine de rien, gravit ces échelons de damnés sans plus s’arrêter, courant à sa perte, baissant la tête, incapable de dire à tous ce qui la fait continuer :

la peur de décevoir,

l’effroi de ne plus être au centre des regards.

 

Et les rayures se multiplient.

Et les barrages se fortifient.

 

Et elle les surmonte, de plus en plus difficilement.

Et elle les évite, avec de plus en plus d’épuisement.

 

Elle court à sa perte, elle s’entête.

Elle va de l’avant comme on rejoint un enterrement.

Elle va basculer, ce n’est plus qu’une question de vérité, quand une toute, toute petite voix lui dira : « C’est bon, tu es morte, voilà ». Elle pourra alors être mise en terre, fardée de ces rayures, des pieds aux paupières, avec toute une foule autour, murmurante, dans ses plus beaux atours : « Si on avait su… ».

 

Et les rayures reprendront leur tourbillon, sans elle, sans ses reproches éternels, sans ses jérémiades sempiternelles, sans ses douleurs perpétuelles ; débarrassées de leur créatrice, libres, joyeuses, complices ; sans cette couturière qui se brodait son linceul mortifère ; sans cette petite main qui s’étranglait avec un fil de lin ; sans cette esclave qui se bâillonnait d’entraves ; sans cette poupée qui se crucifiait.

 

Est-ce là ce qui est écrit ? Un suicide sans bruit ? Un gâchis, une folie ?

Et si tout changeait aujourd’hui ?

 

L’arrêt assumé de cette débauche d’énergie en pure perte, dans l’absurdité complète.

Le changement imminent pour ne pas finir les pieds devants.

La cessation immédiate de cette farce ingrate.

 

Oui, il y aura des grincements de dents.

Oui, résonneront des : « Comment va-t-on faire à présent ? »

Mais il ne saurait y avoir de miracle ou d’espoir sans que tout n’éclate, ces pratiques asphyxiantes, ces contraintes laminantes, ces habitudes frustrantes. Car le talent est là, mais utilisé dans un mauvais emploi. Car la force est sous-jacente, mais écrasée sous une culpabilité débilitante. Car la vision est juste, mais il faut redresser le buste et ne plus fixer ses pieds par honte de ne pas ressembler à ce que l’on attendait,

 

et il faut vraiment les voir, ces rayures, enfin, telles qu’elles s’intègrent dans un destin, en un habit parfait, une parure enjouée pour s’amuser et non pas scléroser ; se rendre compte qu’effectivement, elles montent, elles grimpent jusqu’à l’Olympe, mais que tout d’un coup, cela devient évident, direct et entraînant. Rien n’a changé pourtant, ou plus exactement tout : sa foi en la vie, sa confiance en ce qui est écrit, et non plus cette récitation d’une insupportable partition qui n’avait rien à voir avec les envies, les espoirs.

 

Ne rien modifier, si ce n’est sa pensée, et se rendre compte que tout est bouleversé.

Ne rien renier, mais accepter que le passé est enterré et ne fait que freiner.

Ne rien écouter, que sa propre voix qui dit :

 

LIBERTÉ !

 

Et débuter enfin une danse légère, joyeuse, comme une bulle dans l’air, de celle qui montre la route à travers les doutes, les angoisses,

et s’ouvrir à l’espace, le vrai, l’immense, celui qui conduit à la transe, la vibration d’être enfin à l’unisson, de son être et de son âme,

 

de s’accepter en tant que femme,

de déployer ses charmes,

pour son bien-être propre,

pour devenir plus forte,

plus respectable, plus belle,

 

une Vénus éternelle.

 

Et se dire enfin

 

que l’on l’est bien celle que l’on voulait,

désirable, mais acceptée,

incroyable et délivrée,

 

belle en majesté.

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