Toupie

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Débordante de couleurs et en pleine fureur ;

avec une vitesse démesurée et incapable de s’arrêter ;

dans un mouvement incontrôlable et pourtant immobile sur la table,

 

Une toupie véritable ou une totale tornade ?

 

Elle vire, elle vire, elle ne sait pas faire autrement que de vibrionner à chaque instant, en un ballet lancinant, en une danse tournoyante, en une débauche permanente,

 

d’énergie, d’émotions,

de folie, d’explosion,

de totales et incessantes impulsions,

 

pour ne pas s’effondrer tel un château en carton.

 

Alors elle continue, elle s’évertue à tenir, tenir, en ayant perdu de vue l’ensemble de ses priorités et l’objet même de sa course effrénée. Elle est à la fois fascinée et effrayée de sa capacité à résister, à ne pas s’écrouler d’un trait, en manque de possibilités, dans l’incapacité de respirer, épuisée et exsangue de s’être ainsi surmenée.

 

Elle voit bien qu’elle n’avance pas. Elle ne peut se leurrer sur le fait qu’elle se contente de faire du sur place, sans même oser se regarder dans la glace, tellement elle en rougirait de se voir ainsi face à face, avec ces mots qui jailliraient :

 

« Mais qu’ai-je fait ? »

 

Et la voilà encore tous coloris dehors, des ocres, des grenats, des jaunes pleins d’éclats, mais complètement mélangés du fait de la vitesse accélérée, de ce mouvement sans arrêt, que plus un ne paraît ce qu’il est et qu’il ne reste qu’un grand blanc nacré.

Elle essaye vaille que vaille de faire cesser ce champ de bataille, de retenir une à une les superbes nuances qui la parent, ainsi que des plumes, mais elle s’échine dans le vide, à tenter d’attraper la lumière avec une passoire en fer, à vouloir figer l’air alors qu’elle le brasse à tort et à travers. Elle est à la fois charmante dans ses tentatives récurrentes, et désespérante de ne pas vouloir comprendre combien est ridicule ce qu’elle tente. Elle veut écouter son cœur tandis qu’elle se démène comme un derviche tourneur. Elle espère être à la fois le patient et le docteur, le sportif et le spectateur, en une schizophrénie qui frise à la folie.

 

Elle stagne donc sur cette table, en une pseudo statue désirable, mais que personne ne peut approcher tellement elle vit en accéléré, tout,

 

sa famille, son travail,

qu’elle court ou qu’elle baille ;

les vivants et les morts,

ceux de son cœur ou ceux du dehors.

 

Elle va tout simplement imploser, se disperser, s’éparpiller de tous les côtés, infichue d’entendre cette vérité :

 

IL EST TEMPS DE TOUT ARRÊTER,

 

la fuite en avant,

la course contre le temps,

la perte de repères,

l’envie de faire la guerre à tous et son contraire.

 

Elle a atteint un point de non-retour, qui va la conduire directement dans l’arrière-cour, projetée par ses mouvements désordonnés, impulsée par son envie de galoper, à s’enterrer morceau par morceau dans le caniveau,

 

parce qu’elle a peur de ce qu’elle est,

de ses dons et de ses possibilités.

 

De toute façon, elle n’a plus le choix. Elle cesse son ballet de diva ou elle se dissout dans l’au-delà. Elle accepte d’être vue à l’arrêt, posée ou elle creuse son propre tombeau personnalisé. Elle s’installe enfin à développer ce qu’elle est ou tout simplement, elle disparaît.

 

Une toupie qui se croit la gagnante, la privilégiée parce qu’elle tient, tient contre vents et marée.

Une toupie qui s’ébaudit de ne pas être encore laminée, en dépit d’un excès d’activités.

Une toupie qui ne ressemble à plus grand-chose, une espèce de fantôme que l’on surexpose.

Une toupie qui ne comprend pas qu’il ne s’agit plus d’un jeu, là, mais de sa propre vie qu’elle piétine, qu’elle perd dans ce tournis.

Une toupie qui n’a plus de solution que d’accepter sa condition. Et quel malheur y aurait-il à cela ? Elle sait parfaitement tout ce qu’elle pouvait autrefois, quand elle ne s’était pas perdue dans cette vitesse sans but, quand elle écoutait le chant des âmes et consolait les larmes, quand elle utilisait ce don qui offrait le pardon, contre ses propres remords, contre les « toujours plus, encore ! ».

 

Le chemin est clair pourtant : tout stopper séance tenante ; mettre un terme à cette folie ; se poser, et puis

 

s’entendre dire

« merci »

 

et se rendre compte enfin que l’on voit ses mains, ses pieds, son corps, et que l’on n’est pas mort, au contraire ! Qu’une sensation ineffable vous saisit, debout sur cette table, celle de ne jamais avoir été aussi heureux d’avoir osé pourtant si peu, le courage de dire : « Je le veux » et de tout mettre en œuvre pour que chacun de ses actes en soit la preuve, non pas pour les autres, mais pour soi, que cette volonté ne soit fixée que sur le réalisation de ses rêves à créer, sans plus se pourrir l’existence avec des idées qui frisent la démence, sans plus avoir peur de ce que dit son cœur, sans plus craindre de devoir feindre, parce que l’on est honnête avec ce que l’on veut être, et que l’on a rejoint

 

son destin,

que l’on y est bien.

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