Deux mains

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Entr’ouvertes, à peine déployées,

Délicates, prêtes à s’employer,

 

Deux mains au centre d’une destinée.

 

Elles sont offertes en ce jour, disposées à aider et accompagner, en une posture qu’elles n’avaient plus connue depuis des années. Elles ne sont pas compulsives, agitées, elles ont cessé de tournoyer, elles se sont enfin posées,

 

Deux mains qui n’attendent que de travailler.

 

Elles se sentent apaisées, accessibles et libérées de leurs entraves, de leurs bracelets, de ces chaînes qu’elles ne voulaient pas nommer : des parures grossières, apprêtées, qui impressionnaient autant qu’elles effrayaient, par le bruit et l’agitation qu’elles généraient. Elles portent encore les traces de ces lourds objets, réminiscence précieuse qu’elles ne veulent plus oublier, tatouage furtif qu’elles scrutent avec sévérité, de ces années d’errance et de vanité, ou tout n’était que complexité :

 

L’amour, dévoyé ;

Le travail, enjolivé ;

Les projets, délirés.

 

En ces jours de recueillement, de dénouement, elles n’osent plus bouger, de peur de partir à nouveau de tous côtés, dans le n’importe quoi et l’à peu près, dans la course aux abois, dans l’épaisseur des forêts, du doute, de la colère, de la vanité. Alors elles hésitent, dansent dans le vide, pour ne pas s’étourdir d’ivresse, de parfums languides. Elles tentent petit à petit de retrouver la joie, l’appétit, d’être à la bonne place, dans la bonne vie, au service des autres et de leurs soucis, non plus à virevolter comme des toupies. Elles se dévoilent peu à peu, ainsi que le ferait un sourire sur un visage heureux, timide et gentil, juste joyeux d’être ici.

 

Elles n’en ont pas conscience, mais il est très émouvant de les voir ainsi, comme venant juste d’être façonnées, comme issues soudain de la naissance d’un nouveau-né. Elles ressemblent à deux papillons qui ne demanderaient qu’à s’envoler, sur un signal, porté par la brise d’un été doux et enjoué. Elles donnent l’impression d’un cocon révélé au cœur d’un chaos sans nom, fragile et beau au milieu de gravats, de morceaux d’une bataille qui n’avait pas lieu d’être, si ce n’est pour le voir naître et offrir enfin au guerrier épuisé une bonne raison de rentrer : faire éclore ce bijou dans un environnement où la lumière serait partout, et non plus ce charnier des espoirs piétinés, foulés aux pieds par une rage incontrôlée, celle de vivre à tout prix, quitte à propulser des éclats, des débris de sa propre existence et en ressortir meurtri, de cette quête sans objet, de cette cavalcade aux trésors cachés qui n’existent que dans l’imagination d’un suzerain aviné.

 

Alors cette presque immobilité, alors cette grâce effarouchée, alors cette posture de toute beauté, enfin,

disponibles, presque sereines, encore perdues mais à tout le moins accessibles,

et non pas ces poings bagarreurs, ces gants cloutés et perclus de douleurs.

 

Deux mains dans l’espace immense et révélé de leurs capacités, non pas celles qu’elles imaginaient, affairées et glorieuses d’un richesse malheureuse, malséante et démente, mais d’un toucher magique, unique, qui sait où se nichent les secrets des blessures maléfiques, qui soignent, qui apposent le baume et endorment, bercent les meurtrissures énormes, quelles qu’elles soient, qu’elles se voient ou pas, qu’elles soutiennent ou qu’elles broient, armure ou jambe de bois.

Deux mains qui sont prêtes à servir ce qu’elles devaient, le bien-être, la douceur, l’effacement des malheurs, la caresse bienveillante d’une posture réconfortante, l’accompagnement utile des blocages imbéciles, prônés par l’ignorance et la science, alors que toutes les solutions se trouvent dans notre essence, dans l’attention que nous portons à ces maux qui sont autant d’indication que notre corps clame à notre esprit retors, que nos cellules vivaces montrent comme autant de traces, d’indices pour mettre fin aux supplices de freins, de barrières posées bien des années en arrière.

 

Deux mains qui sauront faire cela : soigner et au-delà, entendre ce qui ne se dit pas,

si et seulement si elles acceptent cette fois de cesser les artifices, les déguisements, les réponses d’office, et de se faire confiance, sans doute, sans méfiance, d’admettre qu’elles ne peuvent pas tout connaître, mais savent désigner, reconnaître, de subtiles messages à travers des voilages, dans un étrange langage qu’elles n’apprendront jamais mais qu’elles comprendront avec facilité, aisance en vérité.

 

Deux mains qui sont prévenues qu’elles n’ont plus le droit à la versatilité, à l’émoi irrépressible qui fait faire des choses stupides, comme tout planter alors qu’on est au cœur d’un paradis rêvé.

Deux mains qui doivent se réinventer et ne plus chercher à se raccrocher à un passé qui est mort et enterré, de droit, de fait. C’est ainsi, c’est tant pis. Certaines actions entraînent la destruction de ce qui était construit. Il importe à présent de partir de zéro pour une nouvelle vie.

Deux mains qui ne doivent pas craindre la solitude, l’autonomie, mais voir le nécessaire apprentissage de ce qui est permis à présent, de ce vers quoi il convient de se concentrer dans l’instant. Il n’y a plus de famille qui tienne, il ne reste que l’effacement de ses propres chaînes, dans un grand mouvement de départ imminent. Ce n’est pas une fin, tout cela est déjà bien loin, mais un début revigorant vers le bon cheminement.

 

Deux mains qui peuvent dorénavant appréhender, vibrer, danser,

Parce qu’elles ont compris que le plus dur est fait : les erreurs majuscules, les impasses murées,

 

Et qu’à l’horizon se lève un soleil de toute beauté.

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