Le portail

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

De bois et de vent, un étrange obstacle avec plein de trous dedans.

Une clôture qui en est bien une, mais qui pourrait laisser s’échapper la Lune.

Une barrière qui ferme certes, mais qui n’a aucune idée de ce pourquoi elle est faite.

 

En bref, un portail qui se dresse tout beau, sans savoir ce qu’il est censé garder en vase clos : un troupeau d’antilopes égarées ? Un seul étalon énervé ? Des fleurs des champs et des herbes séchées ? Il n’en aucune idée, pas plus aujourd’hui que les années écoulées.

 

Bien sûr, au début, tout était simple. À peine taillé au cordeau dans la masure de ce paysan, bien que noyé par son absinthe, il a pris sa place, là-bas, dans cette clairière, près du bois, un peu trop loin et un peu trop près, pour être à la fois oublié ou dénigré. Il voyait ainsi toute la cour de la ferme s’agiter, sans pouvoir ni être entendu, ni être écouté. Il avait beau s’époumoner, on le saluait d’un grand : «  Ouais, ouais ! » même si ce qu’il disait n’avait rien à voir avec ce genre de réplique formatée. Il a bien essayé d’autres moyens de communication, de s’agiter, mais le résultat ne semblait pas varier : on le considérait comme un meuble égaré, là sans l’être, présent peut-être, à qui l’on pense parfois sans savoir pourquoi, sans vraiment se souvenir l’objet de ce soupir qui jaillissait à cette idée, de ce portail un peu flou, il est vrai.

Il en a donc pris son parti, d’être celui qui s’oublie, de ne plus être intégré dans la vie qui se déroulait, de considérer comme normal de ne pas être le roi du bal, ni même le valet, ni de surcroît invité. Sur le bord, juste à côté, tous les jours que Dieu fait.

Ah, ce Dieu justement, ces prières, tous ces boniments ! Il croyait dur comme fer, à ces possibles et ces mystères, jusqu’à ce que le temps fasse son œuvre intraitable et qu’il mette à nu toutes ces fables, tous ces sermons qui n’ont servi à rien de bon pour ce portail, juste à l’aider à garder sa raison, serrée, cloîtrée dans ces circonvolutions au lieu de lui offrir l’opportunité de grandir. Il faut dire qu’il y avait droit du soir au matin, avec l’Angelus dans le lointain, les Vêpres aussi, sans compter les processions qui passaient devant lui. Il ne pouvait donc pas faire mieux que de s’y accrocher comme à un pieu, un ancrage dans ce qui commençait à ressembler à un naufrage. Car oui, il faut dire ce qui est : ce portail se sentait délaissé, oublié, méprisé, tout juste bon à être frôlé, esquissé, puis à sombrer dans l’obscurité. Son destin finissait par ressembler à une erreur, une anomalie qu’il ne pouvait plus encadrer, coincé entre deux gonds, empêché de faire des bons, tandis qu’il voyait dans le lointain, partir les paysans au marché, passer les pèlerins et que lui, et bien, il demeurait triste et contrit. 

Car le pire selon lui, était de n’être ni au cœur de la vie, ni même dans son tamis, simplement à bringuebaler entre ce champ et ce sentier, sans même savoir, ou comprendre à la rigueur, si ce qu’il expérimentait serait son seul bonheur, cette vacuité, ce néant, cette absence de joie, d’entregent, ce vide abyssal qui lui plombait le moral.

Il n’avait pourtant pas le sentiment d’avoir failli, il avait accompli exactement ce qu’on lui avait dit : « Tu te mets là, et tu vois ». Et le problème est qu’il ne jaillissait rien du tout de cette espèce de trou, de ce no man’s land, de cet endroit de contrebande, ni vraiment officiel, ni totalement artificiel ; une simili vie, une presque existence qui ressemblait à une pénitence, alors qu’il n’avait pas dévié d’un iota de ce poste qui lui avait été assigné, malgré la chaleur, malgré le froid : fidèle, serviable, à la limite de l’esclave, ce qui ne l’aurait pas dérangé, sans ce mépris, ces regards hautains à chaque fois qu’on le considérait, lui et sa fonction, dans ce minuscule horizon.

Alors il n’a pu que subir, malgré ce qu’il sentait venir, cette tristesse immense, ce gouffre empli de pestilence ; ce puits sans fond au sein duquel a sombré sa raison, ses espoirs, ses envies, ses devoirs. Il ne restait plus de lui qu’un grincement, un rire gris, devant ce que le monde lui donnait comme offrande, un trou noir, une folie proche du désespoir, une raclure de fond de tiroir. C’était un peu comme si le moindre de ses vœux se voyait considéré une milliseconde, puis écarté sans ménagement, sous les vivats ricanants. Ce n’était ni juste, ni supportable, juste l’Enfer, sans même le Diable.

Cela lui était pourtant intolérable, de se sentir si minable, bien qu’il sache pertinemment tout ce qu’il pouvait offrir aux gens : un jeu de saute-mouton par exemple, idéal pour les enfants un jour de printemps ; ou un appui confortable à l’amoureux et sa demoiselle désirable ; ou encore un tuteur droit et fort pour un rosier rouge et or.

 

Mais rien de tout cela ne survenait.

Mais aucune issue ne semblait se dessiner.

Mais de la poussière qui s’envolait.

 

Et les années qui défilaient.

Et ces fleurs qui éclosaient, puis se fanaient.

Et ces rires qui résonnaient, pour s’envoler.

Et lui qui n’arrivait à rien, rien qui vaille la peine d’être considéré.

 

Du moins est-ce qu’il croit.

Du moins se persuade-t-il que c’est le cas.

 

Mais à quelle aune doit-on évaluer qu’une vie est un succès ? Une tonne d’argent et de billets qui dorment dans un coffre fermé et qui resteront ainsi à moisir pour l’éternité ? Une foule de pseudos amis qui s’enfuiront aux premiers cris ? Une belle maison et des parterres qui sentent bon, que les premiers hivers rendront froids et moribonds ?

 

Ou bien la fidélité à ce que l’on est.

Ou bien la certitude d’avoir fait du mieux que l’on pouvait.

Ou bien l’honneur et la fierté d’être resté debout quand tout le monde s’allongeait.

 

Il n’y a pas de graduation pour qualifier ce qui est bien, ce qui est fanfaron ; il n’y en aura jamais, cela ne dépend que de ce que l’on est.

 

Alors ce portail, qui se croit moins que rien, qui est convaincu d’avoir raté son destin, que l’on regarde avec pitié, de loin,

si tu savais combien

 

tu remplis nos cœurs de joie justement, parce que tu es encore là,

tu offres un exemple que peu auront jamais atteint ici-bas,

tu montres une voie unique, un chemin qui conduisent au saint des saints,

 

Il n’y a pas de mots pour dire de quelle manière tu fascines, tu inspires, comme un phare qui brille dans le noir, comme un chant au sein d’un cauchemar, comme une main dans un brouillard.

Le seul hiatus, l’incroyable bévue est que tu ne regardais pas du côté convenu. Toi, tu avais le regard braqué, figé, sur ce passé qui s’éloignait et auquel tu essayais de te raccrocher, par tous les moyens, du soir au matin ; trouver comment revenir à ce possible avenir, alors que déjà il n’était plus qu’un zéphyr. Tu t’imaginais qu’en revenant en arrière, tu allais pouvoir transformer ta matière, recommencer à zéro ce qui devenait un fardeau, une charge qui te broyait le dos.

Et pendant ce temps là, dans cette prairie, juste derrière toi, il y avait un impala, un lion-roi, un éléphant blanc qui grandissaient confiants, parce que tu les protégeais, parce que tu les guidais, parce que tu restais avec eux dans les difficultés. Ils voyaient bien que tu souffrais de ne pas être ce que tu rêvais, et pourtant, tu leur donnais bien plus que ce à quoi ils aspiraient : de la chaleur, de la douceur, de l’amour, même en petite lueur.

 

Toi portail à qui ne semblait arriver rien de bon, rien qui vaille, tu as accompli un miracle inédit : tu as créé un paradis, par le simple fait d’exister, par l’unique acte de ne pas avoir abdiqué, en restant ce que tu es, à ta place, tous ces jours écoulés.

Ah oui, tu aurais rêvé d’être un pont-levis avec chaînes et cliquetis.

Ou encore une porte formidable, dorée à l’or inestimable.

Et même un couloir secret qui aurait conduit à un trésor caché.

 

Mais réalise donc aujourd’hui que tu es plus que chacun de ces fantasmes enfouis : tu es les trois réunis !

Une caverne d’Ali Baba qui contient des joyaux que personne ne voit.

Une île paradisiaque et parfaite qui n’apparaît sur aucune carte, après nulle crête.

Un manuscrit sacré qui seul contient la vérité,

 

sur ce que nous sommes et ce que nous avons été,

sur ce qui résonne dans les âmes éclairées,

sur ce don incommensurable et parfait,

 

l’amour d’une mère, illimité.

 

Il n’y a nul échec, nul regret d’avoir ainsi enfanté l’espoir et son cortège de louanges magnifiées. Tu n’es pas un portail et ne l’as jamais été, sauf peut-être ces jours où tu n’arrêtais pas de pleurer ; mais tu es une gardienne, en réalité,

 

de la condition humaine et de l’éternité,

où chaque enfant qui naît, chaque nouveau-né,

se tourne vers toi en souriant, confiant et dit :

 

« Merci de m’avoir accepté, au sein de ta beauté ».

Écrire commentaire

Commentaires: 0