La tyrolienne

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Vertigineuse et perchée,

Affolante et déployée,

D’une base solide à la glissade incontrôlée, une tyrolienne dans la forêt.

 

Elle n’a pas été installée là par hasard. Il y a longtemps qu’elle attend de pouvoir être à même de vous en faire voir. Vous avez en effet passé des journées, machette en main et sac à dos surchargé afin de progresser dans ce maquis sans fin, pied à pied, sans la certitude de savoir même où vous alliez arriver.

Et tiens, voilà que vous l’apercevez, perchée en haut de cet arbre, ce séquoia formidable. Ah bien sûr, il n’est pas donné à tout le monde d’être capable, de l’atteindre, de l’approcher. Ils sont nombreux à avoir essayé et s’être perdus dans ce maquis paumé. Ils errent encore d’ailleurs, incapables d’admettre leur erreur, persuadés d’avoir choisi la bonne destinée, alors qu’ils sont au fond d’une caverne enterrée. Mais vous, vous avez persévéré, avec obstination mais aussi humilité, avec la volonté de bien faire et de ne pas présumer, de vos forces, de vos capacités.

 

Et vous l’avez trouvée.

 

Ce n’est que le début pourtant, de l’aventure, du voyage enivrant. Il fallait en passer par là, se délester de sa maison, de ses billets en matelas, ne garder que le strict nécessaire, un sac et quelques affaires, et puis une confiance aveugle en la vie, en ses joies, ses circonvolutions jolies ; ne pas tomber dans les ravins non plus, dans les chemins boueux et sans fin, dans les taillis touffus jusqu’à ce que l’on en peut plus. Et il était nécessaire, d’un peu de cette chance, de ce flair, de cet instinct qui pousse à aller voir plus loin, que le bout de son nez, que de sa carte balisée, sans crainte de se tromper, de se perdre, de se fourvoyer, mais avec la certitude que le meilleur sortira de ces épreuves rudes.

 

Et vous y êtes, arrivés.

 

Vous levez la tête, intrigués, de cet étrange appel vers ce sommet, alors que vous foulez ce sol depuis toutes ces années. Vous n’hésitez pas cependant. Vous laissez tomber votre sac, tout cet encombrement, et vous partez à l’assaut vertical, vers ce haut. Ce n’est pas une partie de plaisir, il y a des échardes, des soupirs, mais vous savez viscéralement que la voie est vers ce ciel bleu éclatant ; car en réalité, vous l’avez compris, vous n’êtes plus capables de continuer ainsi, sur cette terre plombante, dans cette marche lancinante. Vous avez besoin de plus à présent, vous avez besoin de vous sentir vivants. Vous avez parcouru tout ce que vous avez pu, vous avez arpenté tout ce que vous deviez. Il ne reste plus rien que puisse vous apporter le lendemain ; plus de freins, plus de surprises ; plus de questions sans fin, plus de hantises. Vous avez besoin d’air, vous avez besoin qu’on vous libère, de ce quotidien morose, de ces changements sans cause.

Vous voulez vivre, en grand, déployer ce que vous êtes vraiment.

Vous voulez voir les étoiles à chaque instant.

 

Alors vous grimpez.

Alors vous faites fi des insectes, des branches cassées.

 

Vous montez, avec une énergie que vous ne vous connaissiez pas ; avec une envie qui ne s’arrête pas, comme si un vent puissant vous poussait vers l’avant, comme si vous montiez un escalier au velours rassurant.

 

Mais vous êtes à mille pieds.

Mais vous commencez à tout dominer.

Mais votre ascension s’apparente à présent à une bouffée de liberté.

 

Et vous demandez quand même si cette montée va jamais s’arrêter ; s’il ne s’agit pas d’un fantasme, d’un rêve éveillé.

Vous n’avez plus le choix cependant, vous ne pouvez qu’aller de l’avant, tant regarder en arrière serait suicidaire, tant stopper vous conduirait à tomber.

 

Enfin, vous l’apercevez, de près. Vous n’y êtes pas encore, mais c’est juste après.

 

Vous vous rendez compte que ce n’est pas du tout ce que vous croyiez ; pas un nid d’aigle, une vigie perchée ; pas un fauteuil pour se reposer.

 

C’est un tremplin pour encore progresser, un toboggan à une vitesse inimaginée, un ballon sur la canopée,

 

un fantasme incarné.

 

 

Vous êtes arrivés.

Vous vous posez, pas longtemps certes, juste parce que l’air pur vous tourne la tête, juste parce que le paysage dépasse toutes les images que vous auriez pu espérer, que vous n’auriez même pas osé, demander.

 

Mais il est temps.

 

Vous saisissez l’objet, vous l’empoignez.

Vous souriez aussi, un peu intimidés.

 

Et vous vous lancez, soulagés et fiers, d’avoir atteint cet endroit plein de mystère.

Et vous vous laissez aller, enfin, la tête en arrière,

 

heureux, joyeux,

criant :

 

« Merci l’Univers ! »

 

vers un bonheur démesuré.

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