La massue

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Elle est massive et agressive.

Elle se dresse sur le chemin, nullement sur la défensive et certaine d’arriver à ses fins.

Elle bloque le passage, elle vibre de colère, de celle qui fait qu’elle frappe le sol et fait s’élever la poussière.

 

Elle n’est pas nouvelle, elle n’est pas inconnue. Elle a déjà fait gronder la Terre lorsqu’elle est apparue, mélange de bois et de rage, de n’être plus un arbre ou même son image. Elle se trouve toujours au bon endroit, là où elle peut servir, à écraser quiconque la voit, à tout faire fuir. Elle ne redoute plus rien, n’étant rattaché à aucun animal ni aucun humain. Elle se contente d’offrir son usage à qui n’en peut plus des déconvenues.

Et elle trouve preneur, dans ce monde de malheur ; ils en sont même à se battre pour avoir ses honneurs. Il faut dire qu’elle ne fait pas les choses à moitié. Lorsqu’elle entre en action, il est impossible de l’arrêter, de la contrôler ou même de la raisonner. Elle ravage, elle détruit ; elle assomme, elle assaillit. Il n’est personne qui n’ose l’affronter tant sa violence est une calamité, de destruction, de mise au pilon, d’émiettement, de soumission.

 

L’existence comme une fonction d’annihilation.

La présence ainsi qu’une mise en action,

 

pour déstructurer, pour effacer du monde et de l’éternité toute trace de ce qui a été,

simplement en étant là, au centre de tout ce qui vient et va, afin de le faire valdinguer et de le renvoyer d’où il venait.

Il y a tellement de fureur et de haine dans ce qui l’anime, le sentiment d’avoir failli à réussir, la volonté de le faire payer à tous, à l’altérité.

Alors elle massacre, les espoirs, les danses ou leur simulacres.

Alors elle lamine, les chants, les comptines.

 

Elle veut que plus rien ne subsiste après son tour de piste, des gravats, des morceaux, même pas de quoi repartir de zéro ; le néant, le vide, dans un silence livide.

 

Et elle se réjouit de tous les mettre au tapis, ces inconscients, ces rêveurs, ces marionnettes en quête du bonheur. Elle ne veut pas qu’ils croient qu’il suffit de marcher droit. Elle n’entend pas laisser la plus petite chance à la moindre espérance. Elle n’envoie que du froid et des coups, dans une cadence à rendre fou.

Ensuite seulement, quand tout gît pantelant, quand il ne subsiste que des miettes de ce qui était une fête, elle s’autorise alors un plaisir sadique, un rire hors norme, horrifique, qui vient clore toute envolée magique. Il n’est pas question que surnage la moindre émotion, si ce n’est un intense, immense frisson. Elle sait alors qu’elle a gagné, le droit de recommencer, quand d’autres inconscients tenteront à leur tour de la défier et qu’elle les laminera d’un trait.

 

Lutter contre elle est illusoire, il n’y a pas d’issue, pas d’espoir, si l’on essaye de l’affronter avec les armes qu’elle a montrées. Elle gagnera à coup sûr, quelle que soit l’armure, le heaume dont est revêtu le chevalier bienvenu.

Le seul moyen de l’amadouer est de l’appréhender pour ce qu’elle est : une bête machine à blesser, rien de plus, rien de moins ; la prendre par où elle vient, la solitude et l’abandon qui l’ont conduit à cette condition. Il ne s’agira alors plus de savoir qui est le plus fort, mais de ne pas finir submergé par le remords, la tristesse de cette étrangeté, ce rôle absurde et vain, de faire le mal chaque matin, d’heurter et de matraquer sans fin.

Ce ne sera plus une massue qui s’interposera de ce fait, mais bien un banal et faible bout de bois, un manche sans maître, une machine obsolète, dans ce monde qui bruisse et qui change, qui fait de démons des anges.

Il n’y aura alors plus à combattre cette chose, mais à la regarder se pétrifier, s’écrouler d’ankylose, inutile et morose, consciente enfin de son piètre destin, avant qu’elle ne retourne à nouveau vers ce bout de jardin, ce potager où se déployait ce splendide et magnifique noyer, cet arbre magistral qui lui a donné sa capacité phénoménale. Elle seule pourra ainsi saisir l’ampleur de son égarement, de son erreur, d’être devenue cette arme, ce rebut, tandis que ses congénères fouissaient leurs pieds dans la terre, droits et fiers, en des tuteurs pour des graines, des plantes à même de nourrir la Terre entière.

Quand elle aura compris son rôle, accepté d’entrer dans une nouvelle farandole, il n’y aura plus matière à vouloir en faire une guerrière, mais au contraire à la remercier d’avoir enfin osé se renier, mettre un terme à cette danse de guerrier pour embrasser une nouvelle ère, pour prendre sa place, la première, celle qu’elle n’aurait jamais dû quitter :

 

celle de la fraternité.

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