Médaillon

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Doré et ouvragé, tenu tel un trophée.

Circulaire et magnifié, ainsi qu’une hostie consacrée.

Levé vers le ciel, ainsi qu’un symbole parfait, en un remerciement à ces étoiles par milliers.

 

Ce médaillon n’a pas vocation pourtant, à être adoré de la sorte, tel un trésor que l’on porte, que l’on montre, que l’on valorise, que l’on raconte, parce que c’est par ce biais que les légendes se disent. Il n’était au départ rien d’autre qu’un cadeau d’un soir, de celui que l’on donne pour remercier son hôte, du gîte et de l’accueil à travers cette nuit noire, qui aurait sans nul doute conduit à l’écueil s’il n’y avait pas eu cette lumière, telle une bougie dans un cercueil qui brisait l’obscurité et montrait aux voyageurs qu’ils n’étaient plus égarés, mais sur le point d’arriver et de pouvoir se poser, avec un soulagement d’une rare intensité.

 

Quand il a été offert, il sortait d’une besace fermée par un cadenas en fer, précieusement emmitouflé dans une étrange matière, douce et soyeuse, presque délétère, protectrice et nimbée de mystère, comme une toile d’araignée, parfaite et cependant mortifère, si l’on ne sait comment la manipuler et s’en extraire.

Il n’y a pas eu de mots lorsque l’échange s’est fait : d’un côté, les yeux écarquillés de se voir offrir ce présent trop beau et de l’autre, le soulagement, en vérité. Il s’est juste fait sentir une poignée de main, longue et signifiante, qui disait tout ce que cette transmission enfante : la responsabilité, mais la surprise aussi ; la sévérité, mais l’émotion inouïe ; la charge, mais la grâce qui était promise.

 

Puis le voyageur s’en est allé, laissant bien plus qu’un paiement, à n’en pas douter.

Et ce médaillon, qui prenait peu à peu sa place dans la maisonnée.

Le petit dernier ne s’est pas posé de questions, il l’a saisi et a commencé à le mâchouiller avec application. Il a fallu l’intervention in extremis de la mère avant qu’il ne l’ingère.

La femme justement, qui, quand elle l’a pris sans le vouloir vraiment, s’est trouvée transie, prise de tremblements, comme si l’on avait soudain posé sur son âme un bloc de glace ou une lame. Elle n’a pu se retenir de le jeter dans un soupir, de celui qui s’arrache de notre être quand le doute ne peut plus naître et qu’il ne sert plus à rien de continuer à fuir son destin.

C’est l’aîné qui l’a récupéré, attiré par ses reflets ainsi que des épées qui tranchent la lumière du jour d’un éclat comme sorti d’un four, urgent, brûlant, éblouissant. Il se l’est approprié, le suspendant autour de son cou à une corde nouée, en une parure, un bijou, un peu trop ostentatoire en réalité. Il se l’est fait arraché bien sûr, mais le voleur n’a pu que le lâcher, hurlant de la douleur d’une brûlure d’un métal qui n’avait pourtant pas été chauffé dans les charbons ardents d’un brasier, mais bien plus s’il faut l’avouer, car rien ne blesse plus que la révélation de ce que l’on est, quand on a persisté à se leurrer toutes ces années.

Il est ensuite revenu à la fille, qui se l’est approprié, le transformant à sa guise, toute au long de l’année ; collier sur robe bien mise, ou broche dans les cheveux emmêlés ; promesse de démonstration contre une bise ou servant d’entremise dans des tractations ; un parfait petit valet de pied, qui tenait dans une main fermée. Puis elle s’en est lassé et l’a reposé sur la table de la salle à manger, jusqu’à que cet autre visiteur y jette un coup d’œil distrait.

Un homme, ni jeune, ni vieux ; l’un de ceux qui semblaient avoir parcouru mille lieux, sans jamais s’arrêter, sans jamais se lier, sans jamais avouer ce qu’il cherchait : une révélation, peut-être celle qu’il comprend qu’il vient de croiser. Car ce médaillon, d’or et de métal inusité, lui parlait, à lui, à travers tous ces signes gravés, mi-cabalistiques, mi-secrets, un langage qu’il ne savait même pas exister, un message qu’il ne pouvait qu’intégrer, sans fuite, sans refus tant la force de ce qui était dit ne souffrait pas de retenue ; un chant et un conte perdu.

Personne n’a compris quand il s’est mis à pleurer, alors qu’il venait à peine d’arriver. La soupe était chaude et épaisse, l’atmosphère de recueillement, comme au sortir d’une messe. Il n’y avait pas matière à s’apitoyer sur une simple pièce, fût-elle ce médaillon comme jailli d’une kermesse.

L’homme ne prenait pas garde à ces regards qui le scrutaient, à ces questions qui se susurraient, à ce brouhaha qui montait. Il restait absorbé dans la contemplation de l’objet, comme ému devant un vieil ami qu’il aurait revu. Il savait bien sûr qu’il n’avait jamais rêvé ce médaillon, dans aucun futur, mais il ne pouvait résister à s’y plonger et laisser en lui les mots résonner, qu’il ne comprenait pas, mais dont le retentissement le secouait de haut en bas, comme un prunier que l’on voudrait presser de rendre ses dernier fruits sans tarder.

Quand il releva la tête enfin, il s’enquit de quelqu’un.

Ce fut la fille qui vint vers lui et répondit, que oui, ainsi qu’il le décrivait, elle aussi avait fait de ces voyages la nuit, dans des songes que la raison paraissait avoir noyés dans une masse touffue, comme une éponge, et dans lesquels elle avait peine à lutter, submergée elle aussi par tout ce qui était dit, époustouflée, ahurie de se voir ainsi transbahutée, tandis qu’elle gisait endormie. Elle lui confirma que le réveil était ensuite tel que si elle avait couru tout le soir, en une fuite, pour ne pas voir ce qui était à sa suite, même si, au fond, elle ne regrettait pas tout ce qui avait été partagé de cette façon. Elle n’était pas sûre d’avoir tout retenu, de ce qu’elle avait entrevu, mais elle avait conscience que ces voyages défiaient la science, la religion, le monde tel que nous le connaissons.

L’homme l’écouta avec attention. Il ne put à plusieurs reprises retenir sa stupéfaction, devant ce partage, devant un aussi précieux message. Il ne réussit pas à obtenir l’information quant à celui qui était à l’origine de toute cette puissante transmission. Il se doutait bien que cela n’aurait pas changé quoi que ce soit, en rien, mais il aurait aimé se dire qu’un autre homme que lui avait aussi pu lire tout ce qui était contenu dans ce trésor, sur la vie, sur la mort, sur ce qui nous fait tous agir, d’un matin gris où nous nous croyons maudits, au soir où le coucher de soleil manque de nous faire défaillir, devant une telle beauté, devant une telle simplicité et qui pourtant nous était offert depuis que nous sommes nés.

Il remercia la fille. Il sollicita l’autorisation de prolonger son séjour. À sa façon d’être, à ses yeux qui brillaient, il ne saurait être question de lui refuser ce qu’il demandait. Il lui fut proposé le médaillon et une chambre au sein de laquelle il resta reclus, un jour, une semaine, un mois, sans même ouvrir les persiennes. Il n’en suintait aucun bruit, peut-être une respiration, légère et ample, de celui qui sourit. Il n’y recevait aucun visiteur, il ne s’enquérait jamais de l’heure. Il paraissait flotter dans une atmosphère d’étrangeté, ni menaçante, ni contrariée, de celle au sein de laquelle il ne reste plus qu’à vibrer, accueillir et remercier ; d’être celui à qui la vérité est révélée.

Enfin il en sortit. Il rendit le médaillon, sur lequel, à la plus grande interrogation, plus rien n’était écrit ; la surface luisait, brillante et polie, mais les symboles s’étaient évanouis. Il remercia comme il se doit, puis il se dirigea vers la porte, à grands pas. Avant de passer le seuil, il se retourna, embrassa la salle, d’un regard, d’un seul et il dit :

 

« La vie n’est pas une pièce que l’on joue parce que c’est écrit ; elle est courage et hardiesse, persévérance et liesse, et personne n’a le droit que vous faire croire autrement que cela. »

 

Et il franchit la porte, tandis qu’un grand vent le soulevait presque, puis ne l’emporte.

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