La chaise longue

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une chaise longue colorée, un joli soir d’été.

Une chaise longue qui se languit sous les rayons du soleil doré.

Une chaise longue qui a surchauffé toutes ces heures dans la canicule de la journée.

 

Elle était posée là sur cette terrasse désertée, où personne n’osait se risquer tant la température atteignait des sommets.

Elle patientait, elle se morfondait que quelqu’un veuille bien la considérer, à tout le moins la mettre à l’abri de cette exposition sans objet, puisqu’elle ne servait à rien de ce pour quoi elle était née : accueillir et nurser, soutenir et bercer.

Mais là, elle était vide, elle se sentait sans objet, avec le sentiment de n’être plus le creuset attendu, de ne ressembler qu’à des bouts de toiles et de bois perdus, avec l’image fatale d’un truc au rebut ; inutile, déglinguée ; futile, dépassée.

 

Elle avait tout pour séduit pourtant : de petites lanières en cuir, derrière et devant, un tissu comme du cachemire, splendide et enveloppant, un bois rose et odorant. Elle en avait connu des sylphides qui s’allongeaient sur son séant, étirées et ravies d’être ainsi bordées telles des enfants. Elle les choyait, elle les protégeait, elle leur donnait le meilleur de ce qu’elle savait : détendre et ressourcer, câliner et bercer. Elle se sentait alors forte, utile, à sa place, que ce soit à la plage ou à la ville.

Car elle en avait fait des voyages, à l’arrière de paquebots sur l’océan bleu roi, dans les soutes d’un avion dans le noir et le froid, sur une voiture qui filait attachée à un toit, comme un simple paquet, ou avec les valises et les chaussures à lacets.

Mais ce qu’elle préférait par-dessus tout, c’étaient les enfants qui jouaient, par-dessus, par-dessous, sans cesse et sans arrêt, à l’inventer ainsi qu’un cheval que l’on enfourche ou un bolide qui décollerait ; de la joie, de l’énergie, du bonheur d’être en vie,

 

et non pas cette sensation molle d’être seule et folle, sans intérêt, sans apprêt, avec rien d’autre que la perspective du jour qui renaît, et peut-être l’espoir que tout changerait : les visiteurs, le temps, la succession des heures et le soleil levant.

 

Mais cette nouvelle journée arrivait, le petit vent se levait, le soleil se déguisait, d’étoile singulière en intense chaudière, à brûler et faire fondre à tort et à travers. La chaise longue sentait alors son bois se tendre, son tissu craquer à se fendre, son cuir surchauffer et ne plus comprendre cette torture à se pendre ; subir sans savoir pourquoi ; rôtir sans raison, ni foi ; n’être plus que passive et solitaire, sans motif de perdurer sur cette Terre.

Et elle sombrait dans une torpeur de silence et de stupeur, incapable de ne plus ressentir que de la peur, fragile et faillible, égrenant les heures.

 

Elle ne voyait pas d’issue à cette immobilité indue, elle ne saisissait pas le pourquoi de cette situation sans but, elle ne comprenait pas la cause de tout ce monde perdu, de ce qui faisait le miel de ses jours, de ce qui constituait l’essence de son amour de l’existence, du plaisir et de la transe, d’être à sa place, de pouvoir se contempler dans une glace et de se dire que le meilleur était fait, que le devoir était parfait, avec son rôle et sa mission réalisés.

 

Mais là, elle était en perdition.

Mais là, elle errait sans maison.

Mais là, elle touchait le fond.

 

Elle ne représentait plus qu’un vestige oublié, elle ne paraissait plus que l’ombre de ce qu’elle avait été, poussiéreuse et fatiguée, avachie et épuisée, presque bonne à jeter.

 

Elle se sentait d’une complète inutilité.

 

Elle voyait bien cependant que le monde continuait d’aller de l’avant, avec moult transats, avec une flopée de hamacs, avec tout un bric-à-brac qui essayait vainement de singer ce confort que déjà elle offrait, dans la plus belle simplicité.

Et pourtant, tous la négligeaient ;

Et pourtant, tous l’ignoraient ;

Et pourtant, tous la snobaient ;

Comme si ce qui était la norme hier se devait d’être laissé en arrière, moqué et ricané, zappé et écarté ; comme si ce qui était évident et présent ne devait surtout pas constituer les bases pour grandir et évoluer.

 

Cette pauvre chaise longue n’est pas la seule à contempler un monde qui persiste à être aveugle et prétend avancer pour mieux reculer. Ils sont légion les symboles qui sont enterrés et dégringolent du piédestal qui leur avait été attribué pour une moche malle ou un sombre grenier ;

 

Parce que le futur est en marche, n’est-il pas ?

Parce que rien ne vaut plus que ce que l’on brise ou arrache pour prétendre qu’il y a mieux : du compliqué, du tordu, de l’alambiqué, du parvenu.

 

L’essence d’une obstination obtuse ;

L’évidence d’une errance sans but,

 

autre que la satisfaction courte et vaine,

autre que l’agitation et les vieilles rengaines.

 

Il n’y a certes pas de légitimité à dire que le passé est la seule vérité, mais il y a une certitude : que la nouveauté en soi ne conduira jamais à la plénitude. Il n’est malgré tout besoin de pas grand-chose à réinventer pour faire de ce présent un havre de paix.

Il n’y a qu’à se poser et s’écouter, entendre les battements de nos cœurs.

Il n’y a qu’à croire en cette évidence, ce bonheur : que nous sommes tous les enfants, frères et sœurs d’un homme et d’une femme aimants,

 

dont cet Univers est le centre permanent, comme une matrice, à la fois bonté et maléfice, à la fois amour et malice, à la fois douleur et délice,

 

Ces éléments binaires qui font que l’on existe.

 

Chaise longue ou diamant ; robe longue ou paravent ; géant ou singe savant, nous avons tous besoin de retrouver d’où l’on vient, de revenir à la source de ce que qui nous maintient, debout, vivant ; droit et franc ; fier et content. Il est urgent que s’arrête cette course folle où sont laissés de côté de qui paraît être des babioles alors qu’il s’agit de trésors illimités, sans nostalgie, sans doute, sans se sentir contrit, mais parce que c’est la seule route,

 

pour ne pas que se répètent encore ces cycles épuisants, de perpétuels tourments.

 

Considérons à nouveau cette chaise longue.

Délaissons ces gadgets en nombre.

Et comprenons que ces objets n’ont d’autres intérêt que ce qu’ils nous permettent de réaliser, non pas des projets fous ou des inventions dingues, mais bien la nécessaire ressource avant que tout ne se déglingue.

 

Quand nous serons enfin assis, et non plus à courir après de futurs débris, nous aurons ce regard neuf, comme un poussin qui sort de l’œuf, ahuri et saisi de découvrir un paradis, de couleurs et de sons, de plaisirs et de tentations ; et nous saisirons pour de bon cette chance, cette révélation :

 

Que nous sommes le problème et la solution,

Qu’en nous résident ces parfaites équations : l’amour et les émotions.

 

Rien d’autre n’est nécessaire, juste peut-être de se faire bercer de temps en temps, dans une chaise longue colorée, au bord de l’océan.

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