Un arbre penché

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un arbre penché, qui repose sur la mousse d’un rocher.

Un arbre tout lisse, sans branche, sans feuille, juste esquissé.

Un arbre, ou peut-être son idée, à peine certain d’incarner ce qu’il devait, et pourtant avec ses racines bien plantées.

 

Cet arbre n’a pas vraiment compris, ni deviné pourquoi il gît ainsi de côté. Il ne se souvient même pas s’il s’agit d’un accident ou d’une volonté, s’il doit blâmer le vent ou son laisser-aller. Il sent bien qu’il a tout ce qu’il faut pour croître et se déployer, qu’il est dans ce sol où il va fouir, son énergie, de quoi se constituer, la matière à transformer.

Mais le résultat est là : inachevé, imparfait, une esquisse de ce qu’il aurait dû développer, ces entrelacs de ramures et de nervures, ce ramage de verdure, ce paradis pour la nature, et non pas cet ersatz de feuillu, cette silhouette ambiguë.

Il n’essaye plus de changer, ni de modifier ce qu’il est, cette espèce de Tour de Pise dupliquée au cœur de cette forêt. Il réalise bien qu’il est un des rares à ne ressembler, ni de près, ni de loin à ces géants qui inspirent le respect, en une ébauche de bourgeon mal fini, en un essai qui n’a pas abouti, en un caricature de ce qui est permis.

Personne ne lui reproche cet état de fait. Il n’y a pas un mammifère qui se gausse ou le regarde de biais. Chacun sait que la vie est compliquée et qu’il n’y a personne de parfait. Quand même, sa posture interroge. Elle donne à penser que le monde est étrange et varié, à même d’offrir à chacun de se révéler, tel qu’il est, droit ou alambiqué, en plein tracas ou installé. Qui passe à ses côtés lui jette un œil de biais, ne sachant pas s’il peut s’y frotter, brouter un peu d’écorce ou s’y allonger, mais après quelque contemplation, part plein d’interrogations, sur cet arbre qui n’en est pas un, du moins dans ce qu’il montre chaque matin : un tronc, des racines et une mise en abîme. Et le spécimen reste alors délaissé, n’ayant plus qu’à se préoccuper de sa propre destinée, mais n’incitant pas au partage, mais demeurant à l’écart du grand remue-ménage ; présent mais écarté, vivant mais oublié.

 

Et l’arbre pousse, grandit, se couvre de mousse, se déguise en taillis, mais envers et contre tout ne tente pas de faire jaillir le plus petit début d’un rameau parfait. Il n’essaye pas non plus de se redresser, de dessiner une courbure magnifiée, comme un sursaut dans ce profil de crapaud vers la lumière et la canopée, en une lutte pour retrouver sa dignité.

Les gouttes de rosée le frappent. Les animaux l’approchent, le touchent de leurs pattes, en un signe qu’ils ne l’oublient pas, mais ne saisissent pas pourquoi il demeure dans cet état. Ils ne le plaignent pas, ils ne le jugent pas. Ils observent ce curieux amas de bois et de sève, qui n’essaye même pas l’ambition, le rêve, la tentation de croire qu’il se relève, que soudain il retrouve son chemin, après cette trêve, cette pause dans tout ce que le monde offre à ceux qui osent, non pas se rebeller, crier à l’inanité, mais admettent qu’ils sont tels qu’ils sont nés, sans pour autant s’y résigner, ne pas en tirer le parti le plus médité, de faire de cet handicap une grâce, de ne plus avoir honte de ce qu’ils voient dans la glace, l’ayant accepté, intégré, puis transformé, métamorphosé en une magnifique singularité.

Cet arbre n’est pas une erreur, le perdant piétiné par le vainqueur, mais il est sans nul doute celui qui ne croit pas que son destin n’est pas celui auquel il se résigne, sans tenter une geste, un signe, sans montrer que ce qu’il affiche n’est pas ce qui le rend digne ; une simple abdication de sa condition ; un total abandon de transformation ; une facile reculade dans ce qui pourrait être une balade, vers la métamorphose, vers le grandiose, vers l’inestimé, vers une fatalité transcendée.

 

Le brouillard cache l’arbre à présent, du soleil, du bleu du ciel. Il n’y a plus de vent, que cet environnement brumeux. Il a dépassé ce rocher qui lui sert de béquille, de paravent, lui donne l’illusion d’une parfaite condition : un tronc appuyé sur un caillou, comme si cela ne paraissait pas fou, d’une complète absurdité, sans queue ni tête, complètement barré. Il n’essaye même plus de faire illusion, de faire croire qu’au prochain printemps fleuriront ces bourgeons, ce miracle que tous attendent comme un oracle, la preuve qu’il peut le faire, non pas ressembler à ses frères, mais s’approprier ce qu’il est et inventer ce qui lui plaît. Il se laisse aller à n’en pas douter, à sa posture de négligé, à cette allure d’accident inopiné. Il ne veut même pas que quelqu’un lui fournisse un tuteur, une béquille pour le mettre droit. Il s’en fiche maintenant, il n’a plus ni souhait, ni allant. Il accepte sa silhouette avachie, il ne guette plus ni ennemi, ni ami. Il a laissé tomber, ses envies, ses possibilités. Il n’est plus qu’un drôle de truc dans la forêt, ni arbre, ni souche ; ni repère à oiseau, ni garde-manger à mouches. Il est quelconque, lambda, une espèce de tas, de rien, de gâchis, qui n’en a plus à faire de sa vie, qui attend la foudre ou de tomber en poudre.

Et il se languit. De ce temps qui passe et ne lui apporte que la pluie. De ces autres feuilles qui poussent, puis tombent, jaunies. De ce souffle qui pourrait agiter son être, le porter. De tous ces peut-être qui ne seront jamais.

Il n’essaye même pas de se rebeller, de dire que l’injustice sur lui s’est acharnée ; qu’il est le jouet du sort et qu’il serait mieux mort. Ce serait lui faire un cadeau que de lui répondre en écho,

 

que tout ce qu’il vit n’est que le reflet de son ego ;

qu’il n’a rien fait que de se laisser aller à vau-l’eau ;

qu’il n’a que ce qu’il mérite, de si peu d’exemplarité inédite.

 

Oui, il n’est pas parfait.

Oui, il est mal embringué.

 

Mais nous sommes tous à un moment plus ou moins couverts de mousse.

Mais nous avons chacun à notre tour le plus complet désamour.

Mais nous vivons, respirons dans le même univers, immense et nimbé de mystères.

 

Il n’y a pas une entité, pas un embryon d’humanité qui serait plus à plaindre que l’autre, qui aurait commis une faute, qui se verrait châtié pour simplement exister.

 

Certes, il y a des monuments, séquoias et autres cèdres géants.

Certes, il y a des tribus, de conifères, de feuillus.

Certes, il y a des forêts ou des plaines arasées.

 

Mais chacune des espèces a sa raison d’exister, avec ses défauts et ses qualités.

Ces monstres immenses qui semblent toucher les nuées sont en fait bien plus exposés à la foudre et aux orages déchaînés.

Ces espaces denses d’arbres regroupés sont à la merci du moindre feu de forêt.

Ces solitaires ou ces versants boisés cherchent tour à tour la compagnie ou la liberté.

 

Mais aucun d’eux n’a jamais abdiqué à être le meilleur de ce qu’ils pouvaient, tirant profit d’un sol aride pour se densifier, se fortifiant au gré de vents forcenés, se déployant selon la chaleur ou l’humidité,

 

s’adaptant au monde tel qu’il est,

sans rechigner qu’ils ne sont pas ce qu’ils devraient,

sans faire l’affront de ne pas persévérer,

sans se dire que cela n’en vaut pas la peine en vérité,

de vivre ainsi, sans cesser de lutter.

 

Alors ce pseudo-arbre, avachi sur son rocher, sans pensées lumineuses, sans rêves à toucher n’a aucune excuse de ne pas essayer,

 

d’être plus que ce qui lui a été donné,

de faire au mieux de ses possibilités

de ne pas s’en remettre aux vents mauvais.

 

Il est pitoyable de se croire misérable, plombée par cette fatalité qui ne pourrait être contournée, par ces chaînes qui ne pourraient être brisées. Cette vie vaut la peine d’être savourée, à plein, sans frein, sans hésiter. Chaque jour doit être à inventer, puissant, inédit, amusant et bien rempli.

 

Essayer, se tromper.

Tenter, s’égarer.

Oser, se fourvoyer.

 

Mais jamais, jamais ne se résigner à découvrir tout ce que l’on pourrait, même mal fichu, même mal planté, même complément paumé, isolé, oublié, tant que pétille dans notre cœur cette soif de bonheur, cette joie de se découvrir soi, unique, magnifique, débordant de ressources et magique.

 

Il n’y a que l’abdication qui empêche toute révolution, tout espoir, toute fierté à se regarder dans un miroir, et se dire que si l’on meurt demain, même épuisé, même égaré et au bord du chemin, chaque heure a été source de grandeur, de découverte, de labeur, qu’elle a permis de se surpasser, de se surprendre et de s’extasier

 

sur nos incalculables possibilités,

sur nos incommensurables capacités,

sur notre formidable potentialité,

 

et que le pire des défauts est de se lamenter.

 

Il n’y a pas d’arbre penché, il n’y a pas d’exemple idéalisé.

Il n’y a que ce que nous sommes et comment nous allons l’inventer,

 

ce futur choisi,

cette aube nouvelle,

ce lendemain inédit,

ce monde de merveilles.

 

Alors cessons de nous en remettre au destin

et admettons qu’il est entre nos mains,

 

mieux,

dans notre cœur,

 

ce parfait bonheur.

 

Et allons le chercher.

Partons à sa quête sans arrêt.

 

Tant que nous aurons un souffle de vie,

Vivons ce paradis.

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