Sur un promontoire

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un homme perché sur le piton d’un rocher.

Un être dans les nuées qui a trouvé sa vérité.

Un humain dans la plus complète félicité.

 

Il ne regarde pas le paysage, plongé dans la lumière ou dans le noir. Il ne cherche pas où porter son regard, au-delà du miroir. Il ne veut pas être vu ou voir. Il n’a que faire d’avoir réussi ou de le faire savoir.

 

Il a vécu sa propre histoire.

 

Il ne rêve plus de palais ou de gloire. Il n’entend pas les cris de défaite ou de victoire. Il ne s’étonne plus de la joie ou du désespoir.

 

Il n’aspire qu’à rester ici et s’asseoir.

 

Il ne souhaite pas devenir celui en qui tous veulent croire. Il refuse toute médaille ou tout ostensoir.

 

Il n’a besoin que de rire et de boire,

 

l’eau la plus pure, celle de l’espoir.

 

Il n’en a pas toujours été ainsi, loin de là. Lui aussi a traversé la vie et ses aléas. Il était de ceux pour qui le commandement est le lieu, de tous les emportements, des ordres donnés, des directive édictées, des règles à respecter, des objectifs à assigner. Il était posé sur ce trône, où l’autorité n’existe que parce qu’on la donne, tiré d’un titre ou d’un nom et non d’une fonction, parce que c’est la manière qu’ont les esclaves d’accepter de travailler la terre et de ne pas se rebeller, sur le simple respect de préjugés, acceptant le joug et le fouet sous prétexte que l’on meurt, que l’on naît, sans perspective, dans le travail sans arrêt.

Lui était de ces petits maîtres engoncés sur leur piédestal, sûrs de leur pouvoir, de leur légitimité, tortionnaire sans le voir, parce c’est de la sorte qu’il a été éduqué, qu’il est au-dessus de cette cohorte qui n’est bonne qu’à bourriner, sans espoir d’aucune sorte parce qu’il leur a été inculqué, le respect, l’humilité envers ceux qui sont bien nés, l’obligation de garder la tête baissée. Il n’y voyait pas malice, n’en était pas offusqué, de constater que tout ordre était un supplice que chacun s’empressait d’exécuter, pour son bon vouloir, pour ne pas le décevoir, afin qu’il soit satisfait de sa horde de laquais, religieusement dévoués à ne pas le contrarier, lui le guide, l’élu désigné. Un désir ? Réalisé ! Un soupir ? Effacé ! Un souvenir ? Enjolivé ! Il n’avait pas matière à se poser de questions avec tout ce parterre à sa disposition. Tout était fluide, tout était limpide, et pour cause ! Il n’y avait jamais de vide.

 

Vraiment ?

 

Alors quelle était cette petite voix d’enfant qui lui soufflait à chaque instant : « Est-ce que c’est ce que tu veux, réellement ? »

 

Il ne pouvait que reconnaître ces soirs, juste après la tempête, avec ce ciel vert et noir, mélange de nature et de bête, où apparaissait cette étrange créature de cauchemar : cet oiseau aux ailes d’acier, qui poussait un cri à hurler ; ce déchirement des tympans qui le laissait pantelant, inanimé et gémissant.

Il refusait bien sûr que cela soit su, que lui puisse avoir la perception d’un désespoir, d’une angoisse sans fond. Il avait tout, et plus que de raison ; quelle était donc cette chose sans nom qui lui montrait, en toutes saisons, que son vécu n’était qu’un dépotoir, de rancœur et de pus, un ignoble abreuvoir où ne surnageait que les corps des disparus, noyés par des maîtres repus,

 

la violence des parvenus,

la gloriole des obtus ?

 

Il n’en percevait pas le sens, il n’en perçait pas l’essence, le message sous l’insupportable ramage. Il ne pouvait pas, l’aurait-il essayé. Il était trop occupé à se croire régner, sur un territoire d’ombre et de cauchemar, celui de l’asservissement, celui de l’assoupissement, loin des ambitions légitimes, des émotions intimes.

Il a fallu ce souffle, cette libération pour qu’enfin il comprenne l’urgence d’une transformation, la nécessaire transformation,

un ouragan qui a fait son apparition, sous la forme d’un minuscule événement : une porte qui sort de ses gongs. Et soudain plus rien n’allait, impossible de l’ouvrir ou de la fermer, inacceptable nouveauté ; et soudain le monde entier pouvait l’observer, le scruter, intolérable réalité ; et soudain il se retrouvait bien loin de sa petite sécurité, ainsi qu’une chrysalide exposée.

 

Impossible de se cacher.

Incapacité d’encore se leurrer.

Engouffrement d’une implacable vérité : il n’avait absolument pas avancé.

 

Il n’y avait plus de présent, d’avenir, de passé ; que l’évidence émouvante d’être enfin né.

 

Il s’est levé alors,

Et est parti sans se retourner.

Il a pris la clé de son coffre-fort,

 

Et l’a donné au premier qu’il a croisé.

Il s’est rué dehors,

Et il a commencé à respirer.

 

Cette errance-là l’a sauvé ; de la gangue dans laquelle il s’enferrait, de la tombe qu’il se creusait, de la prison qu’il se maçonnait. Il n’a dû son salut qu’à son irrépressible besoin de liberté, un besoin jamais assouvi, jamais avoué, qui l’a rattrapé, au moment où il était au sommet, du moins celui des hommes et de leur matérialité.

 

Et depuis il est cet homme qu’il devait : délesté de tout ce qui le limitait, désentravé de tout ce qui le plombait,

le quotidien, la hiérarchie,

les besoins définis par un crédit.

 

Il n’est pas libre de cette vie passée, il l’a juste réinventée, avec des moyens infimes, qui n’en ont que plus d’effets,

 

Car il n’est besoin que d’un livre pour qu’un monde soit inventé.

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