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Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une vague géante qui emporte toute, du corail au cœlacanthe.

Un tsunami sorti de nulle part qui provoque un raz-de-marée et des départs.

Un cataclysme, des plus naturels pourtant, qui oblige à aller de l’avant, forcément.

 

Il n’y a plus d’île, plus de rivage tranquille. Il n’y a que la panique et tout qui se délite : la cabane de palmier, les transats sur lesquels on regardait le soleil se coucher, les nattes tressées où l’on s’allongeait ; tout ce paradis, tout ce qui était construit qui s’écroule sans un bruit sur le sable qui luit, de sel, d’eau, de trop, de beaucoup trop.

Il n’y a plus de ciel flamboyant, de reflets d’or et d’argent de l’océan. Il n’y a qu’un horizon déchaîné, des nuages lacérés par des vents violents et incontrôlés. Les alizés se sont évaporés, dissipés par cette tornade qui s’est révélée, d’un coup, d’un seul, comme l’on soulève un linceul.

Il n’y a plus de forêt ombragée, de petit chemin dans lequel on musardait, de cascade douce qui offrait l’eau et la mousse au sein de laquelle on se baignait, dans une musique de chants et de pépiements idylliques. Il ne reste que le silence, de l’abandon et de l’absence.

 

Et l’on est là, hébété et transi, comme au sortir d’une course de folie, épuisé et hagard, perdu dans le noir, incapable de rien que de contempler ses mains et de se dire qu’il va falloir tout reconstruire, brique par brique, pierre par pierre, pas à pas, avec une énergie et un temps que l’on a pas. Il ne peut en être autrement cependant, face à de tels événements, que d’encaisser et de voir ce qu’il va rester, de toutes ces années effacées d’un trait, par un coup de folie, par une erreur que l’on ne peut que contempler, marri, incrédule de tant de volte-face ridicules. Il n’y a pas à chercher à rattraper, à recoller les morceaux ; ce qui est fait est fait, ce qui est arrivé ne peut être nié, ce qui a été laminé ne sera pas reconstitué.

 

Il ne reste qu’à relever la tête et écouter,

 

afin de se poser, de se ressourcer, d’entendre tout ce qui est sous-jacent sous ce capharnaüm dément,

 

et de se rendre compte qu’il résonne comme des mots, ténus, étouffés par ce tout, ce trop, ainsi qu’une mélodie qui n’a jamais été distinguée dans ce qui constituait le cours de nos vies,

un message, un indice inouï,

 

que tout ceci n’est pas la fin, mais au contraire la révélation choisie,

 

d’un manque, d’une quête, d’un sens qui ne pouvait être dans ce présent au sein duquel l’on ronronnait ainsi qu’un chaton à la fête, câliné, dorloté, en passe de s’empâter.

 

Alors ce bouleversement, alors cet effondrement, alors ce choc violent d’un monde qui finit englouti sous les vagues d’un trop-plein qui jaillit, car il ne pouvait en être autrement, il ne pouvait plus continuer comme avant,

 

ce naturel cheminement, cette marche vers l’avant, ce qui semblait aller de soi, en parfait contentement.

 

Et cette sidération de comprendre tout d’un coup qu’il va falloir changer de direction, que l’image parfaite, l’avenir qui ressemblait à une fête va devoir se réinventer, va devoir se reconstituer, d’une manière qui n’était pas envisagée, d’une façon qui semble insensée, comme recoller les morceaux d’un vase brisé avec du scotch périmé.

Il n’y a pas d’autre choix pourtant, que de se relever, trempé et tremblant, de cette lame de fond qui est surgie du néant, d’un monde qui ne devait pas croiser notre présent, si ce n’est dans nos cauchemars les plus troublants, d’un :

 

et si c’était le moment ?

 

Bien sûr que personne ne souhaite se retrouver ainsi qu’un enfant, perdu et pleurant d’une maison qui a été emportée par les vents, de parents dispersés et errants, de jouets piétinés dans le déménagement.

Bien sûr qu’il n’y a aucun plaisir à voir se dissoudre ce que l’on vient de bâtir, que ce chef d’œuvre que l’on avait mis tant d’années à sculpter vient de basculer et gît sur le sol démantibulé.

Bien sûr que le regard de la foule curieuse, les questions sourdes et insidieuses, la commisération et le sentiment d’humiliation sont insupportables, rendent l’air irrespirable ; que l’on n’a qu’une envie : disparaître sans un bruit, en prétendant que ceci n’est pas arrivé, que tout va redevenir ainsi que cela l’a été, joli, réjoui, dans la parfaite concordance d’une vie tracée, sans un pli, à l’aune de ce que tout le monde attend de la mort à l’enfantement : équilibre et contentement ; routine paisible et réunion de parents.

 

Vouloir être comme le monde l’entend : fort et entreprenant, surmontant les obstacles tel un géant, bâtissant un palais d’or et de diamants pour enfin s’asseoir sur un trône, contemplant son pouvoir qui rayonne.

Et cette vague, cet obstacle indépassable, cette claque dans la face qui fait que l’on grimace sous la surprise, sous la violence qui nous brise et ne nous laisse d’autre choix que de demeurer pantois, groggy, incapable de dire non ou oui, juste sidéré que cela ait pu arriver, maintenant, de cette manière, à nous qui pensions bien faire et mériter ce qui nous était donné.

 

L’on veut se ressaisir, l’on veut crier, rugir, que ce n’est pas juste, que tous les combats que l’on a menés ne peuvent pas finir ainsi englués dans cette boue, cette vase et nous, balayés telle une locuste par un vent mauvais. L’on veut pouvoir dire que ce n’était qu’un hiatus, que tout va se remettre à sa place, en meilleur, en plus.

Nous sommes pourtant les mieux placés pour savoir que nous essayons de nous leurrer, que le temps est arrivé et qu’il ne sert de regretter ce qui est une réalité. Le dire, le penser n’est que le début de ce qui va nous aider,

 

à être ce que l’on a rêvé.

 

La manière de devenir ce héros qui n’a pas sombré est de ne pas chercher à retenir ces débris qui continuent de flotter.

La manière d’embrasser ce nouveau tracé est de ne plus vouloir à tout prix courir sur cette route jonchée de ruines et sans plus de direction, ni de visages amis.

La manière d’absorber cet océan qui seul pouvait nous forcer à tout lâcher est de l’accompagner, non pas dans la rancœur ou dans le déni, mais dans la confiance en la Vie. Observer les volutes des remous du ressac, relever ce chenal qui se dévoile et abandonner tous ses sacs, tout ce poids sous lequel on n’était plus soi, toutes ces charges qui nous faisaient ployer sans même que l’on voit ce qui pouvait pêcher.

 

Ne plus se débattre et se noyer,

mais surfer sur l’énergie ainsi libérée.

 

Ne plus combattre et lutter,

mais accepter d’être son propre maître, en actes et en pensées.

 

Il y a la douleur bien sûr, de cet amour que l’on croyait pur et qui s’est volatilisé ainsi qu’un papillon démembré. Il y a ces palpitations qui ne sont plus à l’unisson, battements tristes d’une déraison. Il y a cette famille qui semble séparée par un mur, scindée, écartelée.

Il y a tout ce qui ne sera pas, qui aurait dû emprunter cette voie, suivre cet élan dans lequel on avait foi.

Il y a cette angoisse de se retrouver seul sans savoir pourquoi, de se retourner étonné et de voir qu’il ne reste plus que soi, alors que jusqu’à présent l’on cheminait accompagné.

 

Il y a cette question hurlée, portée à bout de bras : « Pourquoi moi, pourquoi ça ? »

 

Et puis il est ce que personne ne voit : cette irradiante joie, cette libération en soi, cette énergie qui pulse de haut en bas, cette onde qui nous remet droit, et cette puissante voix qui scande comme un mantra 

 

« Tu vas pouvoir enfin être toi ! Ce que tu n’imaginais même pas, ce que tu ne voyais pas, ce que tu n’osais rêver que tout bas ; nous y voilà… »

 

Cette vague, ce tourbillon n’est ni mauvais, ni bon ; il n’est là que pour nettoyer ce qui doit, ne laisser que ce qui nous aidera à nous dépasser, à nous transcender. Non pas que le passé soit à jeter, à renier, à décrire comme un fourvoiement perpétué ; il n’est que la chrysalide qui vient de se déchirer pour laisser le nouvel être se déployer, sonné au début, perdu, ébloui par la clarté, mais qui, une fois posé, s’élancera dans les nuées, sans que rien ne puisse l’arrêter, ni boulet au pied, ni tempête déchaînée, parce qu’il sera fort, parce qu’il se souviendra de tout ce qu’il a traversé, surmonté et intégré,

 

et qu’il est enfin l’ange que l’on attendait,

 

celui qui se devinait sous le joug de toutes ces années,

celui qui se construisait sans se dévoiler,

celui qui n’osait perturber l’équilibre affiché,

 

celui qui est deux fois né.

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