Mille masques

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Hiératiques et froids, autant de regards qui vous scrutent de haut en bas.

Changeants et sans cesse présents, comme des gardes-chiourmes exaspérants.

Effrayants et épuisants, un kaléidoscope de statues aux yeux béants, vides et angoissants.

 

Un monstre, dans ce qu’il a d’inexistant, qui sort d’un cauchemar hurlant, ni réel, ni immortel, juste le miroir sempiternel. Il n’est là que parce qu’il a été invoqué, il ne demande rien de plus que de se dissiper,

mais le besoin est tel, qu’il s’est créé ainsi qu’il a été invoqué,

mais l’occasion est trop belle de se concrétiser, ainsi qu’une vénéneuse pensée, distillant son émanation pestilentielle à vous en dégoûter, de vouloir lutter contre elle ou de se débattre contre ses révélations cruelles,

mais la créature est éternelle, en ce qu’elle est sans cesse réinventée, effarante et couverte d’écrouelles, en une torture qui ne s’arrêterait jamais.

 

Elle n’a pas besoin d’être contemplée pour pétrifier, elle est déjà tapie au sein de vos moindres pensées, se repaissant de vos doutes et de vos regrets, faisant un festin des souvenirs fanés, en une goinfrerie sans vergogne affichée, puisque c’est elle l’invitée, celle qui l’on ne voulait pas voir, mais que l’on a sonnée pourtant, en un cri de désespoir,

 

celui de la vérité.

 

Il est inutile de la blâmer d’être là ou d’exister, cela reviendrait à hurler après la tempête qui souffle à la nuit tombée, à qui l’on reprocherait de ne pas être prête et de mal tomber. Il est vain de croire qu’il s’agirait d’un hasard, de la même manière que l’on se plaindrait d’un renard à qui l’on a ouvert la porte du poulailler. Il serait puéril de geindre, de gémir, devant un champignon vénéneux qui ferait tout pourrir, puisque l’humidité glauque, l’obscurité propice, c’est bien nous qui les avons laissées tout investir en secret.

 

Il n’y a pas le Mal d’un côté et la victime immaculée envers qui compatir ; il y a un mélange qui fait que l’un et l’autre ont échangé courtoisie et sourires avant de prendre la place qu’ils ont choisi chacun de respectivement investir.

Il n’est pas question d’un méchant et ses sbires, face à des honnêtes gens qui n’en peuvent plus de souffrir ; il y a une porte ouverte, une inconscience qui en est devenue une invitation à la fête pour cette engeance.

 

A quoi sert-il de s’en plaindre ou de lui reprocher de vous empêcher d’avancer, quand vous avez vous-même voulu faire repeindre en noir et tout changer sur le chemin que vous persister à arpenter ?

Quelle pourrait bien être l’utilité de se débattre et s’enfoncer dans des sables mouvants d’albâtres quand vous vous y êtes vous-même jeté, sans une hésitation et sans une respiration inspirée ?

Et pourquoi reprocher à la bête que vous avez vous-même sifflée d’accourir, de la bave plein la tête, montrant ses crocs acérés ?

 

Ce monstre, cette géhenne qui envahit tout ce que nous essayons de toucher, ne sera jamais arrêté par les chaînes au sein desquelles nous essayons de le cadenasser, puisqu’il est aussi celui qui en détient la clé… que nous lui avons donnée.

Ce fantôme glacé ne pourra pas être renvoyé dans sa tombe oubliée car il ne fait que répondre à l’appel que nous avons lancé, en lui ouvrant une voie toute tracée.

Cette goule ignoble et assoiffée de sang comme le vin d’un vignoble dont nous serions le raisin écrasé n’a fait que suivre les instructions qui lui ont été ordonnées, de se repaître et de se droguer à ce breuvage avarié.

 

Ce cauchemar sans nom et dont nous connaissons pourtant parfaitement la forme, les aspérités, les contours énormes et la texture qui fait trembler n’a nul besoin d’être désigné ou nommé : il est ce qu’on lui demande de montrer,

 

notre double, notre Janus inversé,

notre face trouble, ce que nous persistons à nier,

que nous sommes parfois notre propre enfer et que nous continuons de l’alimenter.

 

Il ne viendra nul chevalier blanc. Il n’apparaîtra aucun ange transcendant.

 

Le seul et unique espoir réside en nous, en dedans, quand nous déciderons que cela doit cesser dans l’instant. La volonté ne consiste pas à prier pour un miracle qui n’interviendra jamais, mais bien de décider que nous serons cet oracle qui mettra un terme à cette ignominie qui n’a que trop durée.

 

Il n’y a pas d’incantation, pas de formule magique : la simple et forte résolution que ce supplice est inique et qu’il doit s’arrêter, suffit et suffira à ce que tout se brise, telle une vitre qui aurait été frappée par la foudre, lumineuse et unique.

 

Et alors il n’y aura plus de monstre, plus de morts, plus d’effroi ni de remords, mais l’évidente certitude que cette malédiction sui generis n’avait pas plus de raison que de se noyer dans un calice.

 

Puisse cela nous servir de leçon, et qu’enfin le miracle s’accomplisse :

 

Nous, apaisés et bons, ayant franchi le précipice d’un bond,

exultant de l’autre bord, tout à la joie de l’exercice,

 

Être devenu plus grand et plus fort,

Redessinant le paysage à coups d’éclats de rire qui jaillissent ;

 

De vrais, de beaux artistes.

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