Grillée

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une tartine carrée, avec un goût soufré.

Une presque biscotte qui a manqué de cramer.

Un toast, mais qui est tout, sauf à ingérer.

 

La table du petit déjeuner est dressée, débordante de fruits, de pains, de cafés, de thés et de tout ce qui fait que l’on est heureux de se réveiller. Un rayon de soleil vient caresser la nappe blanche et immaculée, éblouissant la pièce d’un jet de lumière magnifiée. L’air est vif et joyeux.

S’annonce une belle journée.

 

Pourtant, sur un côté, presque à la limite de tomber, vacille cette espèce de tartine qui hésite, qui oscille, entre se rétablir et participer à ce qui va générer de nombreux sourires, ou se vautrer et tomber sur le sol dur et glacé, du mauvais côté. Elle penche dangereusement, elle bascule, et puis non, elle recule, comme incapable de décider si elle y va ou non.

 

Sur la tablée, les invités ont commencé à débarquer, sortant avec la brume des rêves flottant encore autour de leurs yeux gonflés. Ils prennent place, ils s’assoient, ils se délacent et se détendent devant un si bel ordonnancement. Ils tendent les bras, attrapent tout ce qui passe devant leurs doigts, qu’ils lèchent ensuite comme des enfants, la mine réjouie et les joues rosissantes, presque des garnements.

 

La brise légère accompagne ces festivités éphémères, enveloppant tous et chacun de sa vivifiante énergie aérée.

 

Et ce toast, cette anomalie qui refuse de se mêler à ce matinal paradis, qui perd ses miettes, qui se cache sous une assiette, qui se prend pour le trouble-fête, celui qui n’a pas d’amis et en veut à la Terre entière de son existence qu’il vit ainsi qu’un enfer.

 

Cela n’empêche à aucun moment les arrivants, les partants, de s’extasier devant toute cette nourriture qui les laisse salivant. Ils vont et ils viennent, ils échangent, ils en reprennent. La joie est palpable ; il s’agit de bien plus qu’une table, mais bien d’un lieu de vie autour duquel sont réunis, amants, amis, passants, invités choisis. Les ondes de bonheur rayonnent et rebondissent dans la pièce qui bourdonne, image parfaite de ce que devrait être chaque journée : une fête.

 

La tartine, elle, reste isolée. Elle ronchonne, elle se sent négligée, avec personne pour la considérer, elle qui cependant ne fait aucun effort pour être approchée. Elle sème des graines noires de sa rancœur carbonisée, elle laisse une traînée comme le sillage d’un pétrolier. Elle fait tache dans ce bel ensemble parfait.

 

La matinée est à présent bien entamée. Le petit déjeuner s’est transformé en brunch improvisé. Charcuterie, fromages, œufs, lait ont rejoint cette abondance de denrées. Les visiteurs ne cessent pas défiler, débarquant en grappe, en file indienne, en foule déversée de chambres, de salons, de jardins, à croire que la maisonnée contient tout le genre humain.

 

Et cette tartine, encore et toujours renfrognée, refusant de dire « Bonjour », se cachant sous tout ce qu’elle peut trouver. Elle se rend désagréable, immangeable, pire que du caillou râpé, à croire qu’elle cherche ce désamour qu’elle clame ainsi qu’une malédiction marquée. Il n’y a rien, absolument rien que l’on puisse en tirer.

 

La vie suit son cours à côté. Chacun se présente sous ses plus beaux atours, ou les cheveux défaits, mais n’hésite pas à rire, à faire preuve de gaieté, car il n’y a pas matière à faire une figure longue de six pieds, devant une telle fête, tant de générosité. Il y a à prendre part, à rendre aussi, à communiquer, à faire des aller-retours dans la cuisine, la salle à manger, à participer à l’élaboration de ce festin improvisé. Qui sait ce que sera demain ? Alors autant en profiter et tirer le meilleur parti de ce qui est à portée, pour traverser les jours gris avec ces souvenirs enchantés, comme une luciole pour éclairer la sombre nuit qui ne va pas durer.

 

Et la tartine ? Toujours rien compris, toujours à côté ; infichue de sourire à la vie, ligotée par ses rancœurs et ses petits soucis, à reprocher à tous que ce qu’elle traverse est leur faute, et la seule avérée.

 

Cela n’arrête pas un instant la musique et la conquête de ces moments charmants. Le souffle du vent, la chaleur des rayons ardents, les odeurs de parfums enivrants : la Nature offre ce qu’elle a de plus pur, de plus épatant, pour que chacun se gorge de cet élixir puissant, l’énergie des désirs et du présent, le seul à même d’aider à tenir à travers les tourments, pour continuer à sourire et aller de l’avant.

 

Mais la tartine, qui persiste à faire grise mine, qui vocifère maintenant, qu’elle hait la matière, que son mal-être dépasse l’entendement. Ses cris, ses hurlements, finiraient presque par gâcher ce parfait moment, à tel point…

 

qu’un coup de vent soudain fait battre une fenêtre et laisse entrer une pie, d’un superbe noir et blanc ; laquelle n’hésite pas une seconde et se jette sur ce toast virulent et l’emporte d’un battement d’ailes, dans un seul mouvement.

 

La fête se poursuit à présent.

 

De la tartine, il ne reste que quelques miettes, noires, comme des excréments. Peu de personnes se rappelleront ce qu’elle pouvait bien être, et plus aucune avec le temps. S’apitoyer, pleurnicher, se repaître de malheurs et de souffrances inventées ne passe que peu à la postérité, la vague trace d’un mal-être qui est vite balayée, car nous sommes tous et toutes au sein de cette fête,

 

à nous de savoir et de décider comment nous voulons la traverser,

 

en polluant ce qui pourrait être,

ou en l’inventant, le célébrant, à chaque seconde qui se crée.

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