La huche à pain

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

De rotin et de jonc, un drôle de mélange pour sa fonction.

Censée garder le pain au frais et pleine de trous sur les côtés.

Petite et dorée, bien peu pratique pour y loger une baguette tout juste mitonnée.

 

Elle est là, dans la cuisine, entre l’armoire et la lampe qui brille, totalement certaine d’être à sa place, sûre que rien ne dépasse, dans ce qui est prévu, pour ce qui est attendu, quant à la suite des événements, vers le futur qui l’attend.

Elle ne s’interroge pas, ne se demande pas de quoi sera fait le prochain mois. Elle se sent forte et sereine dans la perspective des prochaines semaines. Elle n’a pas à s’inquiéter de quoi que ce soit, car cela a toujours été comme cela, n’est-il pas ?

 

Elle n’a pourtant pas remarqué que quelque chose a commencé à changer ; un indice, cette biscotte à côté de l’évier. Elle l’a eu en ligne de mire toute la journée, depuis que le soleil s’est levé, et elle ne se demande pas pourquoi, comment elle s’est matérialisée. Elle ne sent pas qu’il y a longtemps déjà que plus personne ne loge entre ses entrelacs cette mie croustillante ou ces tranches odorantes. Elle ne veut pas, n’essaye pas de saisir que c’est une révolution qu’elle voit pas, ce simple petit rectangle à peine droit, qui ne bouge pas et se tient coi ; que cette irruption d’un autre type de cuisson, que ce changement qui n’y ressemble pas est ce qui va l’envoyer tout droit

 

dans le remise à jouets du passé,

dans le grenier des objets oubliés,

dans le souvenir de ce qui a été et ne servira plus jamais.

 

Injustice ou inéluctabilité ?

Sévices ou nécessité d’évoluer ?

Choc ou solution ad hoc ?

 

Cette huche n’a jamais eu à se poser de questions, à découvrir le sens de sa fonction, son rôle, son utilité avérée. Elle a toujours été, ainsi qu’on l’a créée, pratique, brave ustensile docile. Elle n’avait qu’à exister pour être ce qu’elle devait, sans formation, sans déformation d’un enseignement distrayant, de son unique objectif évident : être celle au sein de laquelle on range dedans. Elle ne se torturait pas les méninges de savoir si elle était une brique ou un singe. Elle n’avait qu’à suivre ce qu’on lui disait de faire ; en avant et jamais en arrière, toujours bonne fille, bonne mère, répondant présent quel que soit le mystère de ce fonctionnement qui l’avait faite ainsi, petit outil pour d’autres, qu’elle ne connaissait pas, qu’elle n’interrogeait pas puisqu’ils n’étaient pas souvent là, le matin, wouiif, dans un coup de vent comme un train, le soir, épuisés et hagards, et puis le reste du temps dans le noir.

 

Une existence sans vague brutale, sans état d’âme infernal, à servir et obéir parce qu’il n’y avait aucun désir, pas de choix, pas d’envie, le banal écoulement jour/nuit pour aller de l’avant.

 

Mais l’époque avance, mais le monde a une fringale immense de nouveauté, de changement sans arrêt et ce qui était génial hier devient obsolète et prend la poussière un matin, ainsi, d’un rien, parce qu’une nouvelle idée est née, parce que le principe est de ne pas s’attacher, de courir après le prochain gadget diffusé, sans se poser la question fondamentale : est-ce un bien, est-ce un mal ?

En soi, du point de vue d’une huche à pain, cette dichotomie ne signifie rien et elle n’appréhendera pas pourquoi elle est passée d’essentielle à résiduelle, par quelle magie elle existait et soudain, finit balayée, oubliée.

 

Aurait-elle dû s’inquiéter qu’un jour cela puisse arriver ?

Cela aurait-il changé quoi que ce soit à ce qu’elle vivait jusque-là ?

Pouvait-elle éviter qu’elle ne subisse cette humiliation-là ?

 

En rien, nada.

 

La vie est comme cela, emportant tout ce que l’on pensait immuable, gravé dans le marbre froid.

 

On s’estimait sûr de sa situation et nous voilà propulsé dans un puits sans fond.

On était convaincu d’avoir tout testé, tout vu et patatra, on tombe des nues, par un soudain revirement du sort, par une renaissance venue d’entre les morts, ainsi qu’un printemps apocalyptique qui lamine murs de briques, routes de bitume que l’on suivait en sifflant à la Lune.

 

Cette huche à pain alors ? À recycler ? À plaindre ainsi qu’un trésor qui serait enterré en dépit de ses ors, de son argent et de ses diamants brillants ?

 

À accompagner surtout, pour qu’elle ne vire pas chez les fous, de voir son monde s’écrouler, sa routine exploser, car elle ne le sait pas encore, mais changer n’est pas être en tort, avoir failli, ne pas posséder les bons outils. Il s’agit juste d’avancer, quelle que soit la voie à emprunter.

Certains ne bougeront jamais, seront couteau, tasse ou marteau : un rôle, une fonction.

Elle, elle peut, même si elle ne l’entend pas, devenir ce qu’elle n’imaginait pas : un refuge à petites souris, qui la feront se transformer en nid ; un contenant pour trésors d’enfants, de colifichets, de petits mots charmants ; un réceptacle à fleurs des champs, à bouquets chatoyants.

 

Il n’y a aucune fatalité à se rendre compte que l’existence peut être chamboulée, à tout moment, à chaque instant. Il y en a une en revanche à pleurer à chaudes larmes cette soi-disant perte immense et à se complaire dans son propre enfer, à ne pas voir qu’il y a toujours un espoir, même perdu dans le noir, même si l’ensemble paraît bizarre, même si l’on est convaincu que ce n’est pas la fin de l’histoire.

Résister pour faire revenir un passé, hurler pour apitoyer, se rouler par terre pour montrer sa colère ; certes, fort bien, un jour ou deux pour lâcher les freins ; mais ensuite, se relever, ne pas attendre la suite, mais montrer que l’on est passé à travers cette misère, cette perte sévère pour en tirer la quintessence, l’ineffable jouissance de savoir que l’on a appris et que l’on est devenu plus fort, plus instruit, plus conscient de la fragilité du présent et que ce qui importe vraiment est de vivre

 

sans chercher à prouver à tout prix que l’on mérite sa vie,

sans vouloir chaque soir être fier de ce que l’on voit dans le miroir.

 

On a le droit d’être à la masse, à côté de ses pompes, à la mauvaise place. Ce n’est pas inquiétant, ce n’est pas humiliant. C’est apprendre, c’est se rendre compte que le temps file, que l’âge monte, mais qu’au moins il n’y a pas un matin qui ne vaille que l’on fasse sien, cette évidence, cette douce violence,

 

qu’exister est une chance,

et qu’il ne faut pas la gâcher.

Écrire commentaire

Commentaires: 0