Une lune et un soleil

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une lune et un soleil qui tournoyaient ensemble.

Une lune et un soleil, qui jamais ne doutent ou ne tremblent.

Une lune et un soleil, qui découvrent soudain que l’univers n’est pas tel qu’il semble.

 

Un jour, une nuit, une date qui n’en est pas une dans l’infini, où l’heure et le temps n’ont pas de sens, ni de présent. La danse de la vie s’épanouit dans le silence de la lumière qui luit, où il n’est nul besoin de vacarme, ni de bruit. Les étoiles scintillent comme on le leur a appris. Les astres dérivent sans objectif, ni envie, juste flottant dans cette immensité, juste offrant leur parfaite beauté, d’anneaux ou de couleurs, d’immobilité ou de course sans heurt. Un instant parfait, une symphonie achevée, pour qui aurait eu le privilège d’ainsi tout contempler.

 

Et puis ce caillou intersidéral, cette immixtion brutale d’une météorite incontrôlée, poussée par une énergie insoupçonnée, du fin fond des âges où la lumière n’est pas encore arrivée. Un tourbillon de poussière, une sauvage et brute matière, sans raison, ni pensée, seulement occupée à se propulser vers un néant qu’elle n’atteindra jamais, vers l’avant sans regarder qui heurter, frôler ou saluer. Une force pulsante traversant le ciel comme une descente, ivre de sa propre étincelle, menue, inexistante, mais obstinée et fulgurante.

 

Au loin, ailleurs, cette lune et ce soleil occupés à se parer d’étincelles, à n’être qu’harmonie et douceur, sans angoisse, ni peur ; une danse simple et belle ; un ballet de monts et merveilles, sans interruption, sans difficulté, avec l’unique et légère facilité de ceux qui savent qu’ils sont parfaits et qu’ils n’ont pas à tergiverser, simplement à continuer d’être ce que le hasard leur a donné : des symboles, des idoles, vers qui tous les regards se tournent, émerveillés ou sidérés, bien loin de comprendre de quoi il en retourne, se contentant de leur pesanteur balourde, englués dans leur monde de cris et de foudre, écrasés par leurs peurs et leurs bourdes, avec ces lucioles célestes qui leur donnent du grain à moudre, à rêver, à songer peut-être que la réalité n’est pas celle qu’ils vivent et qui va les absoudre de leurs envies et des plaisirs qu’ils n’emporteront pas au paradis.

Cette lune et ce soleil sont bien loin de percevoir ou même d’imaginer que d’aussi petits êtres puissent être ceux qui les prennent pour des divinités, tout occupés qu’ils sont à être parfaits sur la forme et sur le fond, avec fluidité et grâce, comme un voltigeur sur la glace. De la grandeur et de la magnanimité sont inscrites dans tous leurs gestes et faits ; briller, refléter, et diffuser ce calme et cette sérénité ; n’être que l’évidence de l’éternité, de la révolution comme d’un voyage perpétué, montrer et révéler ce qui peut-être parfait en ayant juste à lever le nez pour s’en inspirer. Ils n’ont pas de besoin, pas d’angoisse de ce que sera demain, uniques et solidaires à s’épanouir hors l’atmosphère, sereins et –presque divins.

 

Que demander de plus que cette image d’Apollon et Vénus, beaux et comblés de tant de bienfaits, à l’aune d’un voyage parti pour durer, du moins tel qu’il paraît ?

La beauté et l’équilibre ne sont en effet que miracle fragile dans un monde imparfait. Un rien suffit pour les déstabiliser et offrir un nouveau chaos qu’il appartiendra de pacifier. Il n’y a pas lieu de le craindre, ni de le redouter, mais au contraire de s’en accommoder puisque, de toute manière, l’on n’y peut rien changer.

La posture parfaite d’une lune et d’un soleil qui, loin de mépriser ce danger, ne s’en émeuvent, ni ne commencent à se recroqueviller, mais bien n’en sont que plus renforcés, de briller, de resplendir puisque tout sera à renouveler, eux, l’avenir, quoi qu’il puisse se passer.

Alors ce caillou ébouriffé d’une poussière qui s’échappe de sa surface surchauffée ne représente, ni une menace, ni une perspective de géhenne assurée, mais l’aléa dont il faut s’accommoder, sans mépris, sans sourire, comme lorsque la pluie se met à tomber et qu’il n’est aucun abri pour se protéger. Mugir, maugréer ? Oui, un temps, puis une fois la surprise passée, en prendre son parti et se mettre à rigoler, de ressembler à une vieille serpillière trempée, dans les flaques et sous les gouttes qui tombent dru sans arrêt ; apprécier ensuite d’autant plus quand le premier rayon de soleil se met à briller après cette averse d’été, et se rendre compte que l’on a vaincu, et sa colère et sa morosité, pour retrouver une joie qui ne peut plus cesser, d’être au centre de soi, en paix.

 

Une lune et un soleil, heureux de graviter l’un face à l’autre sans apprêt, comme deux amants qui ne pourraient pas se passer de se considérer, dans le bonheur évident d’une compagnie de tous les instants. Leur ronde est belle et envoûtante, d’une de celles qui se réinvente à chaque seconde, par un détail, une lumière qui n’est plus la même de par cette ronde, elliptique et géniale. Ils se frôlent, s’éloignent, à tour de rôle comme sur un champ de bataille, sauf que celle-ci n’a pour autre objet que la vie et ses bienfaits, de chaleur et de pénombre, de labeur et de nuit féconde pour que les rêves prennent eux aussi ce chemin hasardeux et puissant de comprendre que l’on ne peut rien sans l’autre et son amour palpitant.

Cette lune et ce soleil ne sont pas singuliers dans cet Univers, foisonnant de couples de la même matière, ombre et lumière, obscurité et ciel clair ; constellations, planètes et êtres divers frayent, se jaugent, s’essayent de toutes les manières afin de créer ce charme inaltérable, ce frisson ineffable où l’on sent que l’on n’est plus seul et accompagné enfin, non pas ainsi qu’un chaperonnage ou un formatage, mais d’une chance incroyable de croiser un alter ego qui vous portera plus haut, un clin d’œil de Temps, juste pour prendre son élan et continuer avec ou sans, vers ce qui nous rend plus grand, plus vaste, plus à notre place au sein des astres, dans la direction que l’on doit.

 

Et ce météore ? Un mal ou la Mort ? Un bref coup du sort, comme un dé qui jaillit d’une manche pour annoncer une revanche, un retournement du hasard qui déboule sans crier gare afin de renverser la table et de provoquer l’impensable ; un bouleversement remarquable, anticipé ou regrettable, mais contre lequel il n’y a pas à voir la marque du Diable, juste l’évolution indispensable, nécessaire et inévitable contre laquelle il n’est rien de palpable, pas d’évitement, ni de fuite lamentable ; faire front, dignement, de manière estimable, pour gagner du temps et ne pas se sentir minable de vouloir crier contre le vent, inaudible et bizarre au regard de l’environnement.

 

Le choc a lieu, bien sûr. Nul ne peut, ni ne veut aller contre la Nature.

 

Un cataclysme sans précédent, un magistral foudroiement, d’une petite scorie qui affronterait deux géants et, en blessant l’un, ferait basculer la paire en même temps.

Un ricochet à la surface d’un étang, mais dont les ondes s’étendant entraîneraient un débordement, de l’écluse, de la vallée en suivant, jusqu’à noyer les champs et leurs habitants.

 

Ne demeure ensuite que le silence de l’effarement de se rendre compte que le monde vient de basculer de son fondement et que rien, ni personne ne sait à présent ce que sera la suite, fabuleuse ou monotone de ce nouveau printemps.

S’enthousiasmer de voir ainsi basculer ce qui semblait intransigeant, superbe peut-être, mais oppressant de tant d’exemplarité et de cheminement ? Courir vers le couchant pour ne pas subir de la même manière cet effondrement et se cacher sous terre en attendant ?

 

Rien de tout cela. Faire comme cette lune, ce soleil, après tout ce fracas : souffler la poussière, se retrouver face à soi et se dire que la destinée est légère si elle n’impose que ces petites écorchures là, qui peut-être font disparaître un rêve à part entière, mais en dévoilent du coup tout un tas, de possibles, de voies, qui ne démériteront pas après ces tracas et, bien au contraire, offriront le meilleur des baumes, le plus doux en soi :

 

Découvrir que l’on est bien, seul ou accompagné, mais que le plus important est d’aimer et d’avoir aimé, être celui qui se réinvente sans regret.

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