Twisted

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un microscopique élément détraqué.

Un bâtonnet qu’il faudrait corriger.

Un brin qui veut s’émanciper.

 

Le garçon est souriant et distrait, du genre que l’on a envie d’embrasser. Il regarde les oiseaux s’envoler, avec l’air de celui qui sait qu’il va bientôt les accompagner. Il n’est pas triste, non, il n’a pas de regret. Il se contente d’accepter le monde tel qu’il est, dur parfois, mais aimant tout le temps.

Il voudrait bien ne plus souffrir, cela l’aiderait à pouvoir sourire ; mais c’est ainsi, mais c’est écrit.

Il se doute qu’il aurait pu vivre une autre aventure, faite de costumes rutilants et de grosses voitures. Il voit à la télévision que les gens crient, rient plus que de raison, que l’existence peut être une immense jouissance, de consommation, de cadeaux à profusion ; mais lui n’est branché qu’à des perfusions, dans une drôle de maison, faite de fantômes blancs et froids, qui le regardent mais ne le voient pas, qui le considèrent, ainsi qu’un drôle de mammifère, embêtant car tout le temps dans leur emploi du temps et dont ils voudraient bien se débarrasser, pour qu’il arrête de les ennuyer,

avec sa maladie qui ne guérit pas,

avec ses médicaments qui ne fonctionnent pas,

avec tous ces traitements qui durent et ne s’arrêtent pas.

 

Le garçon ne leur en veut pas. Il les a en pitié, ces adultes qui ne comprennent pas, que ce n’est pas avec leur jargon et leurs discours en carton qu’ils vont réussir à le faire sourire, qu’il ne s’agit pas de faire de grands gestes et de dire, que cela va passer, que ce n’est qu’une mauvaise passe à supporter, qu’il sera grand et fort, s’il ingurgite ces pilules et qu’il dort.

 

Il sait bien que ce n’est pas vrai, que ses jours sont comptés, que son avenir va finir et que le plus simple serait de le soutenir, et non pas de le bercer d’illusions, de l’endormir avec des chansons hypocrites et bizarres qui le font se sentir tout seul dans le noir.

 

Il s’ennuie dans cette routine qui l’étourdit et le mine : hôpital, taxi, attente et monsieur qui dit qu’il ne peut rien, qui lui sert la main et le raccompagne dehors de ce bureau qui ressemble à un cachot.

Il se lasse de ces sommités qui l’auscultent, le soupèsent et détournent les yeux quand il veut la vérité.

 

Il ne comprend pas en réalité, non pas pourquoi lui et pas le voisin d’à côté ; ça, il ne veut même pas en entendre parler. C’est la vie, c’est ainsi fait, que les jours sont inégalement répartis entre joie et agonie. Non, ce qui le turlupine et le mine est cette persistance de tous ceux qui l’entourent à lui décrire les prochaines années avec du rose partout et un ruban autour.

 

Lui sent bien que ce n’est pas vrai.

Lui sait bien que l’hiver ne va pas cesser.

 

Il voudrait, il aimerait tant qu’enfin un de ceux qui prétendent lui protéger et le soigner, cesse de jouer avec ce qui ne peut qu’arriver et prononce enfin les mots que déjà il connaît :

 

« Tu sais, Julian, la vie n’est pas cool parfois : un peu de gris, un peu de froid. Mais ce n’est pas ce qui importe, on ne peut pas changer la nature du vent qui nous emporte. Non, ce qui compte est de jouer la montre, de prendre chaque seconde comme une ronde, rapide, intense, qui ne cessera jamais, quoi que tu en penses. La vie n’est pas ce que l’on en écrit. Elle est ce que l’on veut qu’elle laisse comme mémoires jolies ; des souvenirs gais et colorés qui ne cesseront de briller, quel que soit ce que l’on a à traverser. Il n’y a pas de parcours parfaits, des malchanceux d’un côté et de l’autre, des privilégiés : il n’y a que des hommes et de femmes qui cherchent tous cette petite flamme, celle qui brille déjà au fond de toi : l’Amour, grand comme tu ne l’imagines pas. »

 

Alors le garçon s’évade, dans de longues promenades quand il est dans ce lit, à ne pas devoir bouger, sans un bruit. Il suit les nuages qu’il perçoit à travers sa cage. Il les accompagne dans les airs, dans les campagnes. Il se sent léger comme eux, en dépit de ces fils qui le relient à une machine blanche et bleue. Il oublie les nausées et les douleurs. Il ne reste plus que l’air pur et les hauteurs, ce sentiment intense et doux que le monde n’est pas seulement fou, mais aussi constitué de ces parcelles d’immense félicité, de parfaite jubilation où il ne subsiste que les émotions, de vibrer et de jouir, de courir et de rire, de se sentir vivant, ainsi qu’un goéland, sans attache, sans contrainte, juste pour limite l’espace et son cortège d’étoiles, qu’il va soulever tel un voile, afin de découvrir derrière tout ce que cache l’Univers ; ces questions et ces réponses dans lesquelles il va se mêler, pour un bal sans fin et sans carton d’entrée, où tout le sera révélé, ou rappelé plutôt,

 

que ne comptent pas ces pauvres oripeaux,

qu’importe peu d’être laid ou beau,

sain ou corniaud,

 

mais que tout ce qui reste est la certitude d’avoir fait les bons gestes, d’avoir pris la place qui était désignée et de ne pas avoir reculé.

 

Aussi le garçon peut se dire qu’il a réussi, que son voyage est abouti, qu’il n’a pas à s’inquiéter du futur, d’une autre réalité,

 

car il est un champion parfait, du genre inespéré, du style chevalier,

un de ceux devant lequel on ne peut que s’incliner et dire, avec respect :

 

« Merci d’avoir existé »

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