Mystérieuse

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un visage mi-souriant, mi-distant.

Une beauté sans pareille, mais dans l’œil un questionnement perpétuel.

Une silhouette noble et digne, en dépit d’un protocole énorme et rigide.

 

Elle vous regarde sans vous voir, elle sait d’un coup d’œil ce qu’elle veut savoir, si vous pouvez l’aider ou si vous allez la détester, si elle doit vous craindre ou vous manipuler, si elle peut enfin se laisser aller.

Elle vous jauge sans même essayer, par habitude de se méfier, d’évaluer les risques et le danger, non pas par choix, mais par volonté de ne plus être blessée, humiliée, rabaissée, ainsi qu’elle l’a été.

Elle ne vous accorde qu’un instant avant de vous oublier parmi les vivants, ceux qu’elle a croisés et délaissés, ceux qui l’ont séduite et fourvoyée, ceux qui l’ont éconduite et renvoyée.

Elle n’essaye même pas de feindre l’intérêt, elle n’y arrive plus, elle n’y arrive pas, après ce qu’elle a vu, subi et qu’elle porte comme une croix. Elle s’est promise de ne plus jamais tomber si bas, de ne plus se retrouver les bras liés, la tête en bas, ainsi qu’un vulgaire poulet avant qu’on ne l’abatte d’un trait.

 

Alors vous, alors elle…. Elle ne vous en veut pas du tout, elle ne vous considère pas plus qu’une minuscule étincelle, qui essaye d’éclairer sa nuit éternelle. Elle ne tente même pas de paraître belle, puisqu’elle l’est déjà et que cela l’a conduite à cette posture-là,

Parfaite, mais défaite,

Idéale, mais infernale,

Affable, mais intenable,

 

L’enfermement dans son présent,

La prison dans sa condition,

La posture d’une torture.

 

Elle tient son rôle, elle tient sa place. Elle ne se repose, ni ne se prélasse. Elle accomplit ce qui doit être, en maîtresse de maison sur la sellette, aux premières loges, des critiques ou des éloges, des braiments ou des remerciements.

Une poupée sculpturale dans le rôle d’une vestale.

Une créature de rêve dans la place d’une bonne élève.

Une amante, une mère, similaire à un cerbère.

 

Elle pourrait, voudrait hurler, se débattre et s’enfuir sans tarder,

Mais sa condition,

Mais ses obligations,

Mais la raison.

 

Aussi, elle tient bon, ou du moins le prétend-elle. Personne ne la voit quand elle s’écroule tel un papillon sans aile, une fois la nuit tombée, une fois le rideau baissé ; une fois qu’elle a servi et qu’on l’a jetée. Elle pleure, elle n’arrive plus à s’arrêter, de se lamenter et sangloter,

tout bas bien sûr,

avec de la dignité, de la droiture,

 

on se sait jamais qui pourrait être derrière le mur.

 

Et recommence ensuite la nouvelle journée, comme une épure sur laquelle s’écraseront encore ses espoirs, ses rêves d’un au revoir, ses envies de partir avant même le soir.

Et se mettent en balance sans arrêt sa lignée, le pacte scellé et la folie qui commence à la gagner.

Et elle s’accroche pour ne pas s’effondrer aux yeux de tous, en un tas de mousse, sans forme, ni fonction, juste un complet abandon.

 

Se lever, s’habiller, se maquiller, sourire, saluer, manger, et se détester.

 

Sans arrêt.

Sans répit, jamais.

Dans une ronde abhorrée et sans cesse renouvelée.

 

Et ne trouver personne vers qui se tourner, à qui se confier.

 

Sauf aujourd’hui, dans cette lumière orangée,

Ce soleil qui se dissout dans les ondes de l’éternité,

Et qui diffuse sa magie, sa poudre dorée, ses bienfaits.

 

Elle n’avait pas fait attention à cette statue dissimulée, sur laquelle elle a failli trébucher alors qu’elle était perdue dans ses pensées.

 

La douleur d’abord.

La rage d’être frappée, encore.

 

Puis la surprise de voir ce doux visage,

Elle-même, sans la marque d’aucun outrage,

Sereine et paisible, calme et sage.

 

Elle s’est agenouillée, prenant garde de ne pas salir sa robe de soirée. Elle a tendu la main vers cette dentelle de pierre, vers sa surface, à sentir sa matière,

un peu de mousse aussi,

toutes les nuances de gris,

 

mais un apaisement sans pareil, dès qu’elle a senti la merveille,

 

cette plénitude, cette sollicitude qui a balayé sa solitude.

 

Elle est n’a pu rien faire que de laisser ses larmes s’épancher dans la terre, d’enfin libérer ce trop plein, de douleurs, de frustrations sans fin ;

 

Et de se sentir belle, telle qu’elle est à l’intérieur, véritablement elle.

 

Elle a rouvert les yeux, a cru voir une lueur d’un bleu joyeux, dans les yeux sombres de cette ange de pierre ; un mirage éphémère ? Ou enfin le début d’une lumière, pour l’extirper de son personnel enfer.

Elle est retournée dans la maison, sans une once d’hésitation. Elle s’est rendue dans la chambre, a pris cette petite pierre d’ambre, l’a serrée contre son cœur qui s’est mis à battre à cent à l’heure,

 

Et elle s’est enfin senti un frémissement de bonheur.

 

Elle n’a pas dit au revoir. Elle a pris un petit sac dans un placard, un foulard de soie, un kimono droit, et cette bague de jade.

Elle a fermé la porte, sans se retourner, sans dire où elle allait.

Elle a appelé un taxi, qui l’a conduite au cœur de la nuit vers ce port illuminé et ses bateaux à quai.

Elle a réservé un billet, a patienté que l’embarquement soit annoncé,

 

Puis elle est montée à bord, sans aucune tristesse, aucun remords.

 

Elle a à peine examiné sa cabine. Elle s’est rendue tout de suite à la proue, pour plonger son regard dans ce bleu un peu flou et chercher celle qu’elle essayait de trouver toutes ces années,

 

Cette créature marine et majestueuse, mélange de sirène et de dragon, qui la voyait si malheureuse sans pouvoir lui montrer vers où elle devait aller,

à la poursuite d’un trésor enchanté,

 

son âme libérée, de ses vestiges du passé,

son esprit serein, tendu vers demain,

son cœur léger, prêt à aimer.

 

Et le signal a retenti ; le navire est parti,

 

Vers sa nouvelle vie.

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