Discipline

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Celle-là est mauvaise, dure et froide.

Celle-là est raide comme une cimaise, en métal et roide.

Celle-là fait mal à chaque coup, de ses pointes forgées.

Celle-là rend presque fou, de tant de douleurs infligées.

 

Elle est belle pourtant, fascinante et tranchante ; un instrument de torture d’une efficacité démente. Elle ne se présente pas ainsi bien sûr, elle explique qu’elle est là pour faire expier des fautes impures, pour aider à abattre tous les murs entre le païen et le sacré, entre le terrien et la canopée.

 

Mais elle assomme et elle lacère.

Mais elle fait vivre l’enfer.

Mais elle manque de tuer à chaque coup, alors qu’elle prétend nous garder debout, dignes et purs, saints et épures.

 

Elle ne se pose pas de question sur sa fonction. Elle cogne, elle griffe sans arrêt, tel un récif sur lequel les embarcations se briseraient. Elle ne cesse que lorsque l’infortuné volontaire n’en peut plus guère et appelle sa mère, cette femme outrageante qui a transmis cette tradition horrifiante.

Elle perpétue des us et coutumes d’époques disparues, de périodes sombres de l’Humanité où vivre équivalait à attendre de crever. Elle était bien à son aise d’ailleurs, dans ces nids d’aigle, sur ces falaises où se dressait le donjon formidable, symbole d’une autorité et d’une puissance implacables. Elle n’était pas là pour faire joli sur une paire de draps. Elle trônait en majesté dans une salle sombre et cachée, une pièce de cris et de pleurs d’où ne suintait que le malheur.

Et elle adorait cela, sentir cette souffrance extirpée de la chair martyrisée, voir le rouge carmin du sang qui éclaboussait les mains. Elle s’en repaissait, elle s’en délectait ainsi qu’un précieux mets, un de ceux qui n’est servi qu’une fois dans l’année au cœur de la nuit.

Et elle n’attendait qu’une chose : que le rituel recommence à nouveau, cruel et beau, comme une rose sans pétale dont ne subsisteraient que les épines du Mal.

 

Il n’y avait pas qu’elle alors, dans ces temps où souffrir était se sentir vivant. Le corset à pointes serrées coexistait à ses côtés. Les chaînes de fer qui enserraient les poignets se joignaient également à ces horribles jouets. L’humain n’était qu’un objet d’expériences atroces qui ne traversait les années que comme un sacerdoce, une lente agonie interminable, dans l’espoir illusoire d’échapper au Diable. Ce que ce petit être n’avait pas compris pourtant est que des deux, de l’homme ou Satan, le Cornu ressemblait à un enfant à côté des cauchemardesques inventions que l’être humain inventait pour justifier de sa condition. Il n’était nul besoin de chercher à se protéger du Malin quand son pire ennemi était la personne qui dormait dans son lit. Il valait mieux fuir et passer son chemin avant de finir en charpie.

 

Cette discipline est donc aujourd’hui encore le vestige de ces temps maudits. Elle ne s’en porte pas plus mal, fière et infernale d’être encore à même de déchaîner la géhenne, parce qu’un idiot inspiré a soudain décidé qu’il était l’heure d’expier. Elle se tient parfaite et maléfique, à disposition pour des coups de triques, récurrents, insupportables, violents et irrémédiables afin que le pauvre hère qui la subit comprenne bien le sens de la Vie.

Et elle en trouve des fous furieux qui crient et qui la portent aux cieux. Ils sont légions à pouvoir se croire sauvés parce qu’il ont la peau lacérée, parce qu’ils sont au sol avec leur sang qui s’écoule en rigoles, parce qu’enfin ils ont atteint le bout du chemin, épuisés et vaincus par leurs obsessions obtuses, leurs besoins insatiables de s’écrouler sous la table, débordés et repus de cette souffrance jamais vue.

 

Elle continue donc son petit manège, entre cadeau et piège, en une image parfaite d’une pratique obsolète, sûre et certaine de perdurer encore, en dépit de tous ces cadavres et tous ces morts, malgré la complète absurdité de s’autoflageller, bien que chacun sache qu’il n’y a aucun sens à hurler sous la menace, de peur, d’effroi et de douleur.

Elle se repaît de ces traditions contrefaites, de ces cérémonies obsolètes, de ces chants funèbres qui accompagnent son solfège d’opérette où chaque note n’est que l’écho d’un espoir que le vent emporte.

 

Le plus surprenant malgré tout est cette persistance de cette horreur qui n’a de place que chez les fous. La religion et la passion sont les mères fondatrices de cet inexorable supplice, qui ne trouve comme exutoire que les cris de désespoir, que les appels vains et perdus d’âmes errantes et sans but. Mais il n’en demeure pas moins que le seul et unique responsable est humain : vous, moi, qui persistons à nous jeter dans cette foi, ce superficiel apparat qui cache tout, à commencer par notre propre éclat, cette beauté lumineuse et foisonnante qui fait de nous des créatures vibrantes,

 

d’amour, de joie,

de bonheur et d’embarras, d’être à la fois le problème et la solution, le pêché et l’absolution, sans besoin d’aucune sorte de ces accessoires des bas-fonds.

 

Il ne tient qu’à nous de cesser cette auto-mutilation, ces tortures sans raison, pour que nous redevenions enfin ce que nous sommes du début à la fin :

 

de pures merveilles d’émotion et d’éveil,

des anges sans pareil.

Écrire commentaire

Commentaires: 0