Le radeau vide

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un radeau de toile et de rondins qui erre sur un fleuve incertain.

Un radeau sans capitaine, ni marin qui semble naviguer sans fin.

Un radeau qui tient, on ne sait pas quel mystère, tant sa vision inspire tristesse et misère.

 

La nuit est tombée, permanente et oppressée, recouvrant telle une toile de tente toute vision ou toute clarté. Elle enfouit ce radeau minuscule sous une chape d’obscurité, donnant l’impression d’observer à travers une vitre un drame se nouer. Elle ne protège pas, non, elle égare et elle maintient désespéré cet étrange équipage qui nulle part n’apparaît. Elle s’assure par son noir profond que pas un n’espère, que tous voient des murs, quelle que soit la direction.

Et le radeau poursuit sa course folle, sans guide, ni boussole, ballotté par les flots comme une coquille folle, incertain d’arriver jamais à bon port ou d’apponter sur une île au trésor. Il ne se souvient même plus quand il s’est perdu, de quel navire il est issu et si son futur est obscur ou s’il n’est même pas défini. Il a oublié depuis longtemps à quoi pouvait ressembler un immense et paisible océan ; aujourd’hui chaque journée n’est que la fin ou le commencement, d’un questionnement intense qui défit l’entendement : pourquoi est-il là, sans tête, ni bras ? Pourquoi continue-t-il vers ce qu’il ne voit pas ? Quelle raison y a-t-il à être bringuebalé tel un fétu de bois ?

Les jours s’enchaînent donc, sans carte, ni espoir, avec pour seul horizon d’arriver jusqu’au soir. Il n’est pas une heure, une minute, une seconde qui ne lui arrache un cri à secouer le monde ; mais personne n’écoute, personne ne l’entend, son appel s’évanouissant comme le bruit que font les gouttes qui s’écrasent sous le vent. Il persévère pourtant, à brûler ses poumons d’un absurde agissement ; crier contre la mer, quelle impudence franche ! Comme vouloir à jamais vivre entre quatre planches.

Et la sombre errance se poursuit sans répit.

Et le radeau sent qu’il flanche et qu’il est bientôt fini.

 

Il ne saisit pas le comment du pourquoi, ce qui le pousse et le tend à s’obstiner de rester là. Il se doute bien que quelque part, une ville et son port pourraient lui offrir repos et réconfort. Il rêve même qu’un miracle survienne, qu’un autre navire apparaisse et lui signale que c’en est finit de la galère à grands coups de sirène. Mais rien de tout cela ne se concrétise, malgré ces idéaux, oscillant entre lubie naïve et total chaos.

 

Il ne voit plus d’issue, il n’y arrive plus. Il ne garde qu’un maigre coffre au sec, en dépit de toute cette eau qui tombe dru ; un coffre de bois et de laiton, un trésor à part soi pour ne pas perdre la raison. En son sein, dans un tissu de soie blanche, une image d’un visage serein, celui qui évite qu’il flanche, une femme belle et triste de l’avoir vu partir, et de ne plus vivre que dans son souvenir. Ce talisman est à la fois un roc et une ancre, mais aussi un cœur qui débloque et qui plombe le présent ; une aide et un poids ; un peine et un choix.

Il n’ose plus à présent contempler ce visage, tant débordent alors des sentiments qui le laissent en rage ; le sentiment d’un gâchis, d’une perte incommensurable ; l’amour d’une vie que l’on oublie et bazarde ; une erreur et une faute ; une double punition, de ne plus en trouver d’autre et de perdre la raison.

 

Alors il s’abandonne à ces flots sombres et terribles, en ne s’avouant pas qu’il pense au plus horrible ; sombrer corps et biens, pour ne plus supporter cet absurde destin. Il espère, quelle horreur, qu’une vague plus brutale que les autres lui porte un coup fatal et l’emportera dans l’heure ; qu’il n’aura plus à penser à cette âme égarée ; qu’il aura enfin droit à un oubli mérité.

 

Un radeau qui est son propre naufragé.

Un radeau qui erre dans le labyrinthe de ses pensées

Un radeau qui n’a aucune chance d’en sortir tel qu’il est embringué.

 

La mer ne le perd pas en effet, elle le maintient à la surface, autant qu’elle pourra se l’autoriser. Lui ne veut plus, ne veut pas. Il en a assez d’être le bourreau qui se plante lui-même la lame surchauffée.

Et ce qu’il ne voit pas est qu’il est encore là parce l’océan le porte à bout de bras, parce que les dauphins, les raies mantas l’accompagnent et lui chantent que tout cela passera, parce que lorsqu’il dort, d’un sommeil d’effroi, les étoiles dansent autour de son corps et le prennent dans leurs bras.

 

Un radeau qui n’a pas conscience qu’il est entouré d’amour et de joie, parce qu’il crée sa tempête hurlante, parce qu’il est persuadé qu’il se noie.

Il n’y a pourtant rien de tout cela : juste de la solitude et du froid, dans ce présent si rude, parce qu’il n’a pas pris la bonne voie. Mais il n’est pas abandonné, mais il n’est pas égaré ; il n’est que le jouet de sa volonté mal dirigée, contre ses désirs et ses rêves, qu’elle bride et entrave sans trêve.

Il a pourtant les réponses, il a pourtant la solution : ce coffre, où le bonheur abonde, qu’il n’a qu’à rejoindre dès qu’il pourra, pour enfin que cesse cette ronde sans foi, ni loi.

Et quand il aura compris tout ce que cela ouvrira, il n’y aura plus ni radeau, ni dérive, mais un havre de paix, un chez soi, le sentiment indicible d’avoir fait ce que doit ;

 

Regarder au plus profond de la cible, ce cœur en émoi, et lui dire :

 

« Je t’aime, crois-moi et je vais maintenant ouvrir grand les bras ».

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