Le rocher et la marmite

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un rocher rond et grisé, avec du lichen sur le côté.

Une marmite en cuivre doré, un peu ternie, un peu passée.

 

L’un et l’autre trônent dans un paysage déserté, d’animaux ou de visiteurs égarés. Ils sont au sommet d’une colline qui domine la vallée, plantée de pins et d’autres cailloux éparpillés. Ils se demandent ce qu’ils font là, accolés comme dans un mauvais banquet, invités mais non présentés, embarrassés de tant de promiscuité. Ils gardent donc le silence, avec une dignité gênée, ne sachant pas très bien comment garder une prestance avec cet acolyte non sollicité. Ils s’observent avec timidité, ni désireux d’initier la conversation, ni volontaires pour une discussion. Ils tergiversent, ils hésitent, ils laissent passer les averses et les nuages qui filent vite. Mais ni la météo changeante, ni le jour dans son apparition et sa descente ne font varier d’un iota ce drôle de couple-là.

La Nature elle-même semble se demander le pourquoi de ce ballet peu amène, de la persistance de cette drôle de danse, et surtout de la complète et plus totale absence d’envie de faire la fête. Elle, elle leur offre un cadre calme et aéré, un horizon dégagé, et elle attend qu’ils veuillent bien se décider,

 

à quoi ?

À communiquer !

 

Mais les mois passent, le brillant de la marmite s’estompe, le rocher se tasse, le lichen s’épanche en grande pompe, quelques oiseaux viennent se poser sur leur dos,

 

et aucune action n’arrive à se concrétiser.

 

Un rocher et une marmite, aussi vivants qu’une vieille bernique, accrochés à leurs certitudes, obstinés en dépit d’une situation de plus en plus rude. Ils n’ont personne d’autre avec qui échanger. Il ne se présente pas un voyageur, pas un ami éloigné ; mais ils persistent en leur austère immobilité ; ne rien dire, ne rien faire qui pourrait être mal interprété, et surtout, surtout, ne pas avoir l’air de flancher.

 

L’hiver est arrivé à présent.

Le rocher est recouvert d’un or blanc et la marmite se remplit doucement.

Il n’est toujours pas question de sollicitations, d’échanges ou de regards avec passion. Seul le manteau blanc de cette neige de coton justifie l’absorption de tous les sons parce que, pour le reste, rien n’empêche une quelconque discussion.

 

Mais non !

Demeurer revêche et faire le dos rond.

 

Le printemps s’en vient maintenant.

Les flocons se sont transformés en torrents, d’eau vivifiante et d’énergie pulsante.

Le rocher voit sur sa surface s’épanouir de multiples plantes, joubarbes, mousses et épis le garnissent et le transforment en mini forêt.

La marmite déborde d’une vie exubérante et énorme, du fait de cette eau qu’elle abrite et qui offre couvert et gîte à une salamandre, ainsi qu’un escargot couleur palissandre.

L’un et l’autre sont assaillis de ces habitants qui ont surgi, de cette folle pulsation de vie, de cette puissance qui emporte tout dans un cri. Ils sont dépassés par toute cette agitation, par ces mouvements à profusion. Ils en oublieraient presque pourquoi, eux, ils ne bougent pas leurs fesses pour participer à cet élan, pour enfin aller de l’avant. Ils ont bien conscience du ridicule de leur situation, à rester ainsi en faction alors que tout bouge et s’agite, alors que la vie trépigne et virevolte, tangue, gîte, tandis qu’ils persistent à ne pas vouloir rire, ni montrer quoi que ce soit qui ait l’air d’une capitulation ou d’une profession de foi.

 

Et puis arrive enfin ce gros ours brun. Il se promène depuis des lustres, à lécher le miel qui tombe de la ruche dans les arbustes, à dormir parfois, hibernation ou pas, à se gratter le dos contre…

 

ce rocher justement !

 

La vigueur et la puissance de ses mouvements font trembler le roc sur ses bases, bousculent son fondement, au point qu’il bascule et s’écrase, pile-poil dans la marmite qui verse également.

Et l’ursidé s’en va poursuivre sa mission de découvertes et de voyages vers d’autres rives, laissant ces deux êtres dessus/dedans.

 

Une marmite et un rocher qui ne peuvent à présent plus faire semblant de s’ignorer, les têtes, les pieds mêlés. Il est temps maintenant qu’ils entament leur chant et leur danse si longtemps reportés. Il importe qu’ils ne retiennent plus tout ce qu’ils ont à partager. Il est nécessaire qu’ils osent enfin

 

se rencontrer.

 

Un rocher et une marmite qui ont passé tant d’année à jouer à s’ignorer.

Un rocher et une marmite qui doivent tout rattraper, à la vitesse d’une fusée, parce que la vie ne fait que passer, parce que le désir est fait pour être concrétisé, parce qu’ils ont droit à la félicité,

 

eux aussi, quel que soit ce qu’ils craignent que les autres puissent penser,

 

parce que l’amour n’est pas fait pour être reporté, mais bien vécu avec intensité,

 

et qu’ils l’ont bien mérité !

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