Peut-être des serpents

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Ils se sont installés là, dans ce désert, avec des dunes à perte de vue et une oasis au milieu ; un désert blond et vert, avec au-dessus le ciel bleu.

Ils ont posé leur tente, leurs tapis, leurs samovars et se sont assis en cercle, afin de boire, cette eau, ce thé, avec le feu qui irradiait leurs visages fatigués, mais heureux ; d’avoir trouvé ce lieu, cette paix, de pouvoir enfin réaliser ce dont ils rêvaient : une famille, un foyer, rayonnant sous la voûte étoilée.

Ils ont construit les canaux, ceux qui irriguent, et protégé leur petit paradis par des digues. Ils ont regardé la source claire tourbillonner et se rebeller, puis condescendre à emprunter le chemin tracé, en un flux furieux de ne plus pouvoir gambader comme elle veut. Ils ont vu les palmiers, les fruits, grandir, grossir et satisfaire toutes leurs envies. Ils se sont alors accordés pour dire qu’ils avaient fait ce qu’il fallait pour faire croître leur lignée, la préserver. Et qu’ils pouvaient souffler.

 

Mais le monde étant ce qu’il est, il n’était pas écrit que ce serait ce qui allait arriver.

 

Il y a d’abord eu ce foehn, cette tornade qui a laminé leur précieux garde-manger, en dépit de toutes leurs parades. Les murs ? Ensablés. Les tentures ? Emportés. Ils se sont retrouvés pantelants, mais affamés ; haletants, mais désemparés, aussi démunis qu’à leur arrivée.

Il y a ensuite eu ces pillards, ces rats, qui ont profité du noir pour les dépouiller, de leurs maigres richesses, des quelques bijoux qu’ils portaient les soirs de liesse, quand ils faisaient les fous insouciants avec la certitude que chacun est bienveillant. Ils n’ont pas pu lutter bien sûr. Comment combattre à mains nues le destin qui vous laisse ainsi dépourvu ? Ils n’ont pu que pleurer, s’effondrer, d’avoir ainsi à tout recommencer.

Mais ils étaient vivants, mais ils étaient encore tous ensemble, femmes, mères, enfants, cette famille qui venait de naître et qui devait soudain admettre que leurs vies venaient de basculer, que leur futur n’était pas tout tracé, que ce dont ils rêvaient n’était pas prêt d’arriver. Ils sont restés soudés, ils n’ont pas flanché. Ils se sont redressés, unis et fiers, avec dans leurs yeux une lueur guerrière : si l’étranger leur déclarait la guerre, ils allaient leur inventer un enfer, de rage et de sang, de carnage et de tourments. Il n’était pas question qu’ils se laissent faire, ni aujourd’hui, ni hier, et ils se sont promis de reprendre par la violence ce qui a fait exploser leur enfance, ces déferlantes de cris et de coups qui les ont fait tomber à genoux. Ils extirperaient de leurs gorges sanglantes le bonheur qui leur avait été enlevé séance tenante et ils brandiraient bien haut ce symbole rouge et chaud, de la victoire des idéaux, à travers la chair brisée peut-être, mais qui était leur seule possibilité de renaître.

Ils se sont alors lancés dans les razzias, le danger, les instants où tout peut basculer : les journées qui commencent par un soleil rouge sang et s’achèvent quand il ne reste plus que des corps gisants, des camarades, des ennemis, en une brutale parade de mort et de vie.

Ils ont failli réussi, tant était intense leur soif de victoire, leur désir.

 

Mais quelque chose n’allait pas. Tout ce qu’ils touchaient ensuite se transformait en sable qui leur glissait dans les doigts, en un bruit chuintant et sinistre, comme un clown triste qui malgré ses atours ne peut que répandre la nostalgie autour.

Ils repensaient alors à ce désert, ces dunes dorées, ces éclats d’étoiles enchantées qui transformaient l’horizon vide en une déesse languide qui affichait ses charmes et son sourire pour leur faire miroiter ce si bel avenir. Et ils ne pouvaient retenir leurs larmes ; et ils sanglotaient en laissant tomber leurs armes, ainsi que des enfants qui soudain comprennent qu’ils ne seront plus jamais au cœur de l’Eden, mais dans un abîme, une géhenne qui s’appelle l’innommable haine

de soi et des autres,

quand chaque jour se vautrent

les lâchetés, les regrets

dans les heures enchaînées.

 

Ils se contemplaient eux, tels qu’ils étaient, devenus, transformés, d’une paisible fratrie en une meute enragée. Ils n’arrivaient pas à décider s’ils devaient rire ou pleurer, encore et encore, comme des marionnettes dans un décor de carton, mais qui représente tout ce qu’il leur reste de raison.

Ces mains blessées et sanglantes.

Ces figures ricanantes et démentes.

Ces carcasses usées et chancelantes, qui ne tiennent plus que par la harangue d’un imam chenu, celui-là même qui leur avait fait croire que d’un charnier pourrait naître l’espoir. Balivernes pour demeurées. Contes de mille et une nuits dévoyés.

Ils n’en parlaient pas entre eux, ils n’osaient même plus interroger les plus vieux, afin qu’ils racontent encore, une nouvelle fois, sans se lasser, dix, vingt, cent fois, cette époque où le sable était doux et les bébés sur les genoux ; où le vent chaud faisait perler sur la peau une sueur douce et salée, qu’une main maternelle venait essuyer. Ils savaient qu’ils n’auraient plus la force de continuer, après avoir écouté, entendu et réalisé combien ils s’étaient perdus, fourvoyés si loin de ce qu’ils avaient cru ou espéré. Ils savaient aussi que leur faudra tâcher de contenir le torrent d’émotions qui menaçait de les emporter.

Ils persistaient parfois à se poser, à deux ou trois, sur le haut d’une de ces dunes dont la crête se dessinait là-bas. Et dans ces grains, la tête en l’air et les mains en arrière, ils s’autorisaient un peu à essayer de se croire heureux, juste un instant, juste durant ce moment, afin qu’ils ne sombrent pas dans la folie qui avait emporté leurs vies. Puis ils rentraient, sans être vu pour poursuivre leur course éperdue, à osciller entre étreintes nécessaires et plongées en enfer, entre le respect des disparus et la terreur de ne plus être reconnus,

 

pour ce que l’on est, mais ce qu’on est devenu,

pour ce que l’on fait, mais qui l’on tue,

pour ce qui nous fait vibrer, mais ce qui nous a emporté.

 

Et la malédiction se perpétue.

Et aucun n’en revient plus. Perdus à eux-mêmes et aux autres, à la fois hyènes et apôtres, incapables de choisir ce qu’ils veulent accomplir, se contentant d’exécuter ce qu’on leur a demandé. Ils ne comprennent pas, ils ne saisissent plus qu’ils ne sont que des machines qui n’en peuvent plus, interchangeables et remplaçables, en dépit des hurlements de leurs âmes qui les supplient sans cesse de mettre un terme à cette détresse, ce non-sens qui les vide de leur substance. Ils sont incapables de réagir pourtant, tels des fétus emportés par le vent, ballottés et transis, à la merci du premier tourbillon, tournis qui va les porter si haut qu’ils se gorgeront d’eau et gèleront, avant de s’écraser dans un puits de béton, prison et protection où ils pourriront.

Il ne restera plus alors, que l’amertume et le remords, d’avoir eu le choix, mais de ne pas avoir osé dire : « Non, pas moi ! », tout simplement parce qu’ils avaient peur de ne pas être à la hauteur, de leurs rêves immenses, de leurs envies de danses, de leur besoin d’amour, ce chant si doux et profond qu’il emporte la raison pour ne plus laisser subsister qu’une mélodie parfaite, ciselée, qui touche au cœur de notre être et nous montre que nous ne sommes pas des bêtes,

 

mais des anges incroyables qui irriguent l’Univers

qui déploient leurs ailes formidables,

en une protection inestimables,

contre les horreurs mortifères.

 

Ils devraient retourner cependant, dans cette oasis, perdue dans le désert brûlant. Ils devraient avoir le courage de retrouver les traces de leur passage que, ni le sable, ni le temps n’ont pu réduire à néant. Ils redécouvriraient alors, ce miracle, ce trésor, cette source qui a finalement choisi ne pas quitter son lit et a continué toutes ces Lunes, toutes ces années, à déverser ses bienfaits, ses secrets sur ce sol abandonné. Ils pourraient voir de leurs propres yeux qu’ont disparu les cauchemars, les calamités en ce lieu. Ils s’émerveilleraient devant la gigantesque palmeraie qui a jailli enfin, abreuvée par la Nature du soir au matin. Ils dénicheraient dans le sable, qui une bague, qui une dague, toutes ces reliques qu’ont abandonnées les pillards dans leur fuite. Et ils s’allongeraient en riant sur ces splendides tapis d’Orient, que des feuilles et des cristaux avaient gardé bien au chaud.

Ils comprendraient alors qu’ils ne sont pas errants, mais arrivés au port ; qu’ils ne sont plus des mendiants, mais des conquistadors, magnifiques et puissants, magiques et impressionnants,

les héritiers bienheureux d’un passé merveilleux.

 

Qu’ils jettent leurs fusils séance tenantes !

Qu’ils renoncent à leurs croisades hurlantes !

Qu’ils remontent à cette source, apaisante et douce qui a accompli seule, délaissée, bien plus qu’eux toutes ces années ; elle a préservé la mémoire de toute leur histoire, celle de leurs fondateurs et de leurs ancêtres, en ces temps où l’on pouvait faire de chaque jour une fête et non pas un combat, une liesse et non pas un désarroi. Ils saisiront alors combien toutes leurs luttes, leurs efforts étaient sans comparaison, au regard de cette richesse préservée dans les tréfonds du désert et de son immensité. Ils se rendront compte de leur égarement et de leur vanité, face à cette évidente vérité :

Le futur ne se conquiert que si le passé est apaisé, accepté et assumé.

Le reste ne produira que poussière, grise et fanée.

 

Ils sont légions à vouloir que la gloire jaillisse de leur désespoir, d’une vengeance qui n’a plus de sens, sans fard. Mais combien reconnaîtront que toutes ces vieilles haines, toutes ces vénéneuses histoires ne sont que des chaînes qui brident tout espoir, de rédemption, d’arrêter de courir dans le noir à la recherche d’une porte, d’une solution ?

L’héritage et la tradition sont parfois comme des poisons qui se distillent goutte à goutte jusqu’à ce que s’insinue l’erreur, le doute, sur l’objet même de leur transmission, sur le sens même de leur communication. Et ils courent dans les veines, ainsi qu’une mortelle rengaine, ni guide rassurant, ni fanal permanent, 

 

tel un noir lacis au creux désert blanc, une anomalie tordue dans un paysage charmant ;

tel un serpent ventru dans une chambre d’enfant.

 

Contempler tant de connaissances et tant de talents dévoyés dans un silence assourdissant est comme observer ce reptile répugnant planter ses crocs dans la gorge de ce bébé vagissant, incarnation de la vie et des possibles, réduits à une coquille vide, figée et cadavérique parce que personne n’a pris soin de fermer cette vitre, afin de préserver et faire croître à l’abri ce petit être qui sourit, pour ensuite le laisser s’envoler et dispenser ses bienfaits.

 

Il est temps que cessent ces pitoyables faiblesses,

 que soit repris le flambeau, non pas d’une guerre et de ses oripeaux, mais de la sagesse immémoriale qui permet de s’instruire et d’anéantir ces diables que sont l’ignorance et le bêtise, deux veules succubes qui se repaissent de nos bassesses ;

que renaissent l’espoir et le désir de bâtir un bel avenir, non pas sur les ruines fumantes d’un champ de bataille, mais sur un sol à la fraîcheur apaisante grâce à cette source inestimable ;

que rayonnent la vérité et la lumière, non pas pour éblouir ou aveugler les foules de cette Terre, mais pour leur montrer combien elles peuvent faire, le beau, le grand, le fraternel, le touchant ;

parce que nous sommes tous ces enfants, confiants et joyeux, qui ne demandent qu’à être heureux, et qu’il n’est plus question de ne pas choisir notre direction, vers cette oasis oubliée qui est pourtant au sein de nos destinées : nos origines, notre passé, ce qui nous fonde et nous offre la liberté d’être ce que nous sommes, et de le dépasser pour devenir, non pas des hommes rachitiques et dévoyés, mais géants prêts à caresser les étoiles,

 

et venir le raconter, en souriant,

car notre histoire est notre présent.

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