L'hermite

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un homme courbé, sa large tunique maculée.

Un homme fatigué, les yeux usés de fixer l’aura de sa lanterne ébréchée.

Un homme qui guide, mais qui est dans le brouillard complet ; un paradoxe inusité.

 

Il n’a pas choisi cette voie, ce fardeau-là. Il s’est retourné un jour pour voir que tous suivaient ses pas, sans comprendre qu’il ne savait pas vers quoi il les emmenait, par monts et par bois. Il ne s’est pas rebellé, il n’a pas cherché à discuter cette réalité. Il a repris son cheminement, maladroit, et a accepté d’être celui vers qui tous pointent le doigt.

Nul doute qu’il a avancé, qu’il a permis à une foule de trouver, leur foyer, leur gaieté, le sens de leur destinée ; mais lui, qui se soucie de ce qu’il voudrait ? Il ne proteste pas pourtant. Il n’élude pas que tout cela lui devient de plus en plus pesant. Il poursuit son œuvre, en dépit de la pluie, du vent, des aléas et de l’usure du temps. Il monte ces montagnes sombres, il affronte les démons en trombe, il illumine de son fanal les recoins d’ombre où se tapit le Mal.

Et il se dit qu’il aurait plus tomber plus mal.

Il ne sait pas s’il est heureux, d’être ainsi la proue de ce vaisseau aventureux, qui porte et qui emmène ce petit peuple loin de ses chaînes. Il n’ose plus réfléchir à ce qu’il pourrait bien devenir, à ne jamais arrêter d’arpenter, à garder le bras levé, à fixer du regard ce qui désigne l’espoir. Il se contente de servir et d’espérer que cela aidera l’avenir, de ceux qui doutent, de ceux qui cherchent leur route, de ceux qui ont peur, qui redoutent que leur existence ne soit que labeur, comme un esclave dans une soute.

 

En ces jours tourmentés, il se demande malgré tout s’il n’est pas temps d’arrêter, de dénicher un successeur, un remplaçant à cette posture de géant. Il ne peut s’empêcher de croire qu’un jour, lui aussi aura trouvé son espoir, autre que la satisfaction profonde d’éclairer à des kilomètres à la ronde, et d’aveugler de sa lumière cette obscure atmosphère. Il aurait bien besoin, qu’un soir ou un matin, l’un de ceux qui le suivent, se lèvent et lui fasse la bise, lui disant simplement : « Merci, pour ce bel entendement ; mais maintenant, tu peux te reposer si tu veux. » Il ne se leurre pas, pas lui, pas ici-bas ; ce qu’il rêve ne se réalisera pas. Il a beau scruter chacun de ceux qu’il instruit, il ne voit pas émerger un meneur ou un Messie. Il n’embrasse que des hommes paumés, bien heureux de ne pas avoir à lutter pour tailler cette route escarpée, et soulagés de se voir ainsi aidés.

Quand passe enfin cette lassitude, il reprend sa posture, il poursuit son étude et il oublie cette faiblesse qui l’a conduit à cette paresse. Il hâte le pas, il lève plus haut son bras et alors se dessinent des miracles, des trésors, un jaillissement de merveilles qui semblaient en sommeil et que sa volonté propre et singulière a tirées du mystère.

 

Il apprend sans cesse, il l’accepte, il acquiesce.

Il joue un rôle remarquable, mi-dieu, mi-diable, à la fois bienfaisant qui instruit et démiurge qui éblouit. Il ne se sent pas glorifié par cette réalité ; elle n’est pour lui que de la vanité, qu’il ignore et qu’il occulte, sans difficulté, sans lutte. Il a tant à appréhender, il a tant à assimiler qu’il s’oublie même parfois, semant en cours de route tous ceux qui sont encore sur sa voie qui ressemble alors à une banquise où déferle le froid, de l’exigence, de la connaissance et où les seuls compagnons sont la sagesse et la raison ; ô combien ils sont peu à avoir le droit d’ouvrir ainsi les yeux et de ne pas finir aveuglés par tant de vérités.

 

Il ne se voit pas comme un athlète, un cœur qui bat. Il a désincarné son corps, le faisant disparaître sous un voile de lettres d’or, qui l’habillent d’une aura formidable, mais ne le rendent plus capable de sentir les êtres et les animaux, d’humer l’odeur de la rosée qui vient de naître ou de s’ébaudir de la simple beauté d’un roseau. Il est toute pensée, toute réflexion, il ne cesse de se poser des questions, sur ce qu’il analyse sans trêve, sur ce qu’il soumet au crible de ses rêves, mais qui n’a plus rien à voir avec ce que l’on aperçoit dans un miroir. Lui l’a traversé depuis longtemps, au point de ne plus pouvoir remonter le temps, des souvenirs, des réminiscences où s’épanouissait la douceur de l’enfance. Il est trop loin pour ne serait-ce qu’approcher encore ce qui l’a constitué alors. Il ne le regrette pas, il ne le peut pas, tant ce qui lui reste à enseigner dépasse ce qu’il pourrait raconter, en un milliard d’années, en un milliard de fois. Et pourtant il en a accumulé, du savoir, de la connaissance, à pouvoir presque atteindre la transcendance. Mais par un malicieux caprice du destin, il doit encore agiter la main, frapper le sol de ce bâton, même si n’en sort aucun son, pour rester accroché à cette matière qui lui évite de tomber en poussière, même s’il ne redoute pas la Mort, pas plus que le mauvais sort, autant de sornettes pour humains qui s’y soumettent. Lui a compris il y a des lustres que le moindre ruisseau, le plus petit arbuste, ne vit, ni ne naît, mais ne fait que répéter un cycle qui ne cessera jamais ; celui de la réincarnation, de la transmission, de l’amour et de l’émotion. Oui, lui le pur esprit se voit réduit à devoir expliquer la vie, la glaise, le sang, le malaise alors qu’il aspire à dépasser tout ce sabir

pour toucher à la vérité ultime, qui le tient debout et l’illumine, ce message universel de fraternité éternelle.

 

Alors il continue son labeur, d’éclaireur et de défricheur, de sage et de mage, sans se soucier d’être compris ou expliqué, car il sait que viendra le temps où éclatera ce qui est caché :

les ondes de lumière, les paradis sous la mer ;

le soleil bleu et noir, la beauté du soir ;

le radeau ivre et solitaire, la guerre sans la matière.

 

Il poursuit donc son cheminement, fatigué peut-être, avec de plus en plus de cheveux blancs,

mais si vous regardez bien son visage émacié,

 

vous verrez qu’il n’a jamais cessé de briller et qu’il n’est que le reflet de tout ce qui force à avancer,

 

pour notre plus grand bonheur,

pour notre plus grand honneur.

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