La vallée de montagne

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une vallée de montagne sur laquelle le crépuscule commence à tomber ; les ombres s’allongent, les chants, les cris finissent par s’estomper. Le soleil disparaît, la fraîcheur s’est installée.

Et puis ce silence glacé.

Et puis la nuit étoilée.

 

Les sommets qui bordent ce petit paradis enneigé sont couverts d’un manteau blanc que la Lune fait scintiller. Les reflets des cristaux qui resplendissent sous cette clarté donnent à l’endroit la résonance d’un sémaphore allumé, qui guiderait les vivants et les morts vers le chemin qui leur a été désigné. Il ne s’agit que d’une vallée pourtant, d’un lieu ancré dans le monde et le présent, une parcelle de terre, ni une oasis, ni un enfer, juste une place où accomplir ce que l’on doit faire.

 

Le vent s’est levé, agitant avec douceur les quelques brins d’herbe givrés. Il les fait se balancer, d’avant en arrière, de côté, en une danse légère et improvisée. Il accompagne quelques mammifères qui sautent de rocher en rocher ; des bouquetins, que ne paraît pas déranger l’obscurité. Le son de leurs sabots sur le sol gelé fait bondir un écho au fur et à mesure de leur avancée, rythmant leur progression d’un tam-tam particulier. Quant enfin cesse cette cavalcade effrénée, il ne reste plus que le sifflement de l’air agité.

 

Il y a cette étoile, là, qui s’est mise à scintiller, lançant un signal d’alarme ou de gaieté. Nul ne sait le sens de ces palpitations, la force de sa brillance, l’intensité de sa pulsation. Elle ne peut qu’être regardée, en un spectacle fascinant et de toute beauté.

 

Un jet de lumière traverse le ciel, en une lance dorée, un étonnant appareil. Un passage fulgurant qui illumine l’horizon d’un éclair brillant et d’une étrange médiation, de voir ainsi la beauté apparaître, éblouir et puis sombrer parmi un amas de planètes.

 

Un hurlement retentit au loin ; le chant d’un loup puissant qui exprime sa plénitude. Il ne s’agit pas d’une menace ou d’un appel, juste la marque de la Nature éternelle. Le cri guttural se répand et s’infiltre dans tous les recoins, à travers les vitres. Il rappelle combien tous sont proches, des cimes nues à la protection d’un porche.

 

Il y a aussi ce cours d’eau aussi, mi-rivière, mi-ruisseau, qui n’en finit pas de traverser les prairies. Il caracole, il s’ébroue, proposant parfois de petites rigoles ou de l’eau jusqu’aux genoux. Il hésite entre le solide ou le liquide, tour à tour s’ébrouant ou impavide, sous la morsure du gel et son corollaire de glace, passant de fluide à une limpide surface.

 

Sous la Terre, la vie n’en est pas moins présente, offrant par la profondeur une sorte de halte clémente. Des marmottes, plusieurs loriots, un groupe de souris et un gros oiseau ont choisi le confort de ce sous-sol pour passer ces frimas sans encombre, ni bricole.

 

Et puis il y a cette lumière, petite lucarne perdue dans l’obscurité ; cette minuscule ferme qui semble être aspirée au creux de ce somptueux paysage, ainsi que l’éclat d’une étincelle dans un feu qui s’éteint. Elle paraît si tenue et si fragile, cette preuve d’humanité, que le moindre nuage qui se faufile est sur le point de l’absorber. Elle ne s’évanouit pas pourtant ; elle ressurgit nuit après nuit, ainsi qu’un événement, qui intrigue et qui attire les bestioles alentour, se demandant si ce lieu exsude le danger ou l’amour.

 

Quand le jour renaît enfin, après ce qui n’est que la continuité de la vie qui se maintient, les animaux ne cessent pas ce qu’ils ont commencé, dès le cœur de la nuit, sans même penser à s’arrêter. Il y a bien quelques volatiles qui saluent l’astre rayonnant de les accompagner durant les heures de la prochaine journée. Pour le reste, une différence marquée : cette fumée qui s’élève de la ferme réveillée, son odeur de charbon surchauffé, ces bruits de sabots sur le plancher ; la maisonnée qui s’ébroue de ne plus avoir chaud et qui entreprend de s’agiter ; les seuls de l’endroit à distinguer les rêves de la réalité.

 

Le soleil est maintenant à la verticale, dardant ses rayons ardents sur le paysage horizontal, s’efforçant tant bien que mal, d’assurer un peu de réchauffement à ce monde hivernal. Quelques gouttes perlent de stalactites irréelles, à la forme de cathédrale ou de mitre. Une légère buée sourde du sol, d’où elle s’échappe en de multiples fumerolles. La terre dure et froide s’adoucit un peu, passant de rude support à matelas boueux. Une fleur par-ci, par-là tente de conforter que le froid n’est pas la fin de la beauté. Lovées auprès de rocheux massifs, elles luttent contre le gel et ses coups de griffes.

 

Un aigle plane là-haut, virevoltant entre les courants d’air chauds. Il ne se soucie pas d’être vu ou pas, il sait déjà quelle sera sa prochaine proie ; ce mulot inconscient, ce maladroit lézard, ou tout ce qu’il découvrira par hasard.

 

Il n’est personne pour contempler ce spectacle, embrasser d’un seul coup cet impressionnant miracle,

de vies et de morts, de pertes et de trésors.

 

Personne, vraiment ?

 

Ou tout le firmament ? Tous ces peuples et ces étoiles qui poursuivent également leur propre idéal, conscients eux aussi de n’être qu’en sursis, mais aussi peu concernés d’être en vie.

 

Et par-delà tous ces êtres, toutes ces entités, une Lumière immense et révérée, la seule, la vraie, qui connaît la vérité,

 

Que nous ne sommes qu’un et que tout est lié.

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