Prête ?

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une demoiselle, ou une femme peut-être, recroquevillée, qui courbe la tête.

Elle est ainsi, posée là au milieu de ce sous-bois. Elle semble, prête ou perdue, seule ou disparue, aux autres et à elle-même, comme une étrange hirondelle qui attendrait le printemps et n’aurait droit qu’à la grêle et au vent.

Elle est immobile et pourtant, ça turbine, dans sa tête, dans ses méninges dont les pensées bondissent comme un singe, à la recherche d’une solution, dans la quête désespérée d’une explication.

Elle ne dit rien, et pourtant elle devrait. Elle est aux aguets, dans la crainte qu’à jamais l’engloutisse cette forêt. Son silence est une anomalie, de l’ordre d’un ange qui se terrerait dans un abri. Mais pas un mot ne sort de ses lèvres serrées ; tout est contenu, cadenassé,

parce que cela ne se fait pas de dire son désarroi ;

parce qu’elle n’est pas de celles qui s’évanouissent comme ça ;

parce qu’elle a un rang, des devoirs, une image de soi.

 

Alors elle reste figée, dans une posture insensée, écrasée et éteinte, dans une sérénité feinte. Elle veut donner l’impression qu’elle maîtrise la situation. Elle espère ne pas montrer combien son cœur est effondré,

par la tristesse et la douleur,

par l’angoisse d’être dans l’erreur,

par l’évidence qu’elle est coincée et qu’elle n’arrive plus à se sauver.

 

Une demoiselle, ou une femme peut-être, qui voulait que sa vie soit une fête.

Mais elle se retrouve là soudain éperdue, dans un lieu qu’elle a pourtant déjà vu. Elle le sillonnait cet endroit, elle connaissait chaque buisson, chaque fleur des bois. Elle se faisait une joie de rencontrer l’écureuil, le renard ou le gros ours des bois. Aujourd’hui pourtant, elle ne les voit pas. Elle a beau les appeler, ils se cachent, ils ne sortent pas, ils l’évitent, ils la fuient au plus vite ; du moins est-ce qu’elle pense, tandis qu’elle erre, qu’elle court dans tous les sens, à la recherche de ces chemins qu’elle fréquentait, accueillants, guillerets, et qui soudain semblent s’être transformés en sombres marais. Elle patauge, elle se sent aspirée, asphyxiée par ces nauséabondes fumées, incapable de ne plus rien maîtriser, elle qui était la championne de l’organisation, des projets, de la planification sur plusieurs années.

 

Une demoiselle, une femme peut-être qui n’ose plus un geste, plus une quête.

Ah, si bien sûr, elle continue, elle assure. Elle montre à tous et chacun comment elle affronte chaque matin : la volonté ferme, le geste amène pour guider et consoler ceux qui sont dans la peine.

Mais elle, qui la soutient ?

Mais elle, qui lui tend la main ?

Elle se sent seule, elle se sent triste, abandonnée et en bout de piste. Tout ce en quoi elle croyait est en train de se dissoudre dans le doute et la poudre, ces cendres ternes et grises des ambitions démises, anéanties par le souffle du monde et ses injustices impunies.

Alors elle pleure, elle n’arrive plus à se retenir, mais même ces larmes qui la font souffrir ne soulagent aucune peine, n’alimentent aucun désir. Elles sont froides, elles sont dures, comme le signal qu’elle s’est fracassée contre un mur,

celui de la réalité,

celui de ses rêves envolés,

celui d’un quotidien torve, pleine de rancœur et de morve, qui n’a plus sens, ni saveur, qui n’est plus que guerre et douleur, avec le sentiment atroce d’être passée de fille-fleur à fée Carabosse.

 

Une demoiselle, une femme peut-être qui ne comprend plus pourquoi elle est là, pourquoi elle est faite.

Elle se croyait sûre et sereine dans sa destinée, au centre d’une cour comme une reine. Mais voilà qu’a débuté une bataille rangée, qui n’était ni prévue, ni espérée, une sourde guerre de tranchées qui la laisse abasourdie et laminée. Et elle, elle n’est pas faite pour cela. Elle hait ces intrigues, ces chuchotements tout bas. Elle a besoin de sourires et d’éclats et non pas de ces masques d’apparat, où la fête et la joie ne sont qu’affichées tandis que derrière ces figures se cachent des mines tristes à pleurer.

Et elle est terrorisée, de ne plus rien maîtriser,

ce que sera demain,

ce que devient chaque matin.

Elle se lève avec la boule au ventre, la tête en vrac et les jambes tremblantes, incapable de plus contrôler ce que lui crie son corps : que cela ne peut plus durer.

 

Une demoiselle, une femme peut-être, qui s’enfonce dans le noir, dans l’antre de l’immonde bête,

celle-là même qui la terrorisait quand elle était petite et qu’elle croyait qu’on l’abandonnait ; qu’elle jouait tranquillement, jusqu’à réaliser qu’elle était toute seule, sans personne, elle l’enfant. Et cette terreur qui l’a saisie, et le sentiment de tomber dans un puits, sans bruit malgré ses hurlements, sans répit, sans plus sa maman.

Elle en rêve encore la nuit, de ce néant, de cette absence de vie, de la disparition brutale de ce paradis : une chambre douillette, des jouets, une belle fenêtre, pour tout d’un coup découvrir qu’elle est au cœur de la nuit, avec des monstres tapis sous son lit, sans possibilité de bouger, ni personne vers qui se tourner.

Et elle crie encore, de ces instants où elle a frôlé la mort, non pas physique et franche, mais personnelle, où le cœur flanche, où il ne reste plus rien à quoi tenir, parce qu’il n’y a plus d’avenir, seul un horizon gris et froid qui étouffe tout soupir, qui annihile l’espoir et l’envie, d’avancer un peu plus loin pour voir qui seront les prochains amis, les futures surprises, les invitations à des soirées où l’on se déguise.

 

Alors aujourd’hui, quand elle comprend à nouveau qu’elle ne domine rien, que tout ce en quoi elle croyait se liquéfie comme le sable dans une main, que l’on essaye de retenir mais qui persiste à s’enfuir ; tout un château magnifique et beau qui s’effondre sous les gouttes d’eau ;

Alors aujourd’hui, quand elle se retrouve encore comme piégée au fond d’une douve, qu’elle appelle à l’aide, qu’elle supplie, mais que seul lui répond le silence, qu’elle ne voit aucune sortie ;

Alors aujourd’hui, qu’elle ne se sent plus la force de repartir, de rebondir, de lutter à nouveau pour tout regagner, son honneur, sa fierté et qu’elle se sent tomber, encore, encore, comme une éternité ;

Alors aujourd’hui, qu’elle ne voit plus d’issue, comme dans une nasse qui s’est refermée et qui l’étouffe, l’étreint jusqu’à la broyer ;

 

Alors aujourd’hui, il est temps de se redresser.

Alors aujourd’hui, il est temps de se réinventer.

 

Une demoiselle, une femme peut-être, qui souffle sa propre tempête.

Une demoiselle, une femme peut-être, qui doit apprendre qui elle veut être.

 

Elle est là, transie, sans un geste, sans un bruit,

 

mais dans son cœur brûle une chaleur, un brasier de lumière et de bonheur, un de ces incendies qui vous donne de l’énergie pour toute une vie.

Elle est persuadée qu’elle ne peut plus, qu’elle a tout tenté, alors qu’elle n’est qu’au début de sa destinée, que tout ce qu’elle a fait jusqu’à présent n’est que le brouillon de tout ce qui l’attend.

Elle croit avoir atteint son apogée ? Elle n’a même pas encore commencé l’ascension de toutes ses possibilités.

Elle est convaincue qu’elle est seule, abandonnée ? Elle n’a jamais été autant et si bien entourée ; deux hommes, grand et petit, qui vont lui redonner le goût de la vie ; deux anges/démons qui passent leur temps à la faire courir du sol au plafond, non pas pour le plaisir ou par choix, mais pour lui montrer quelle est la voie, celle qui vraiment lui importe et qui révèlera combien elle est forte, non pas pour gagner des guerres et soulever des trophées mortifères, mais bien pour accompagner et porter le bonheur sur Terre.

Elle se morfond dans un travail qui devient une prison ? Elle seule décidera quand et où elle le quittera. Personne d’autre ne lui dira ce qu’elle devra dire ou faire de ce qui est son exigence et sa foi, à aider, guider, inspirer parfois. Il n’y a pas de regret à avoir quand la réalité encombre et obscurcit le miroir de son quotidien, brouille la beauté, le teint de ce qui était jusqu’alors un splendide dessein. Mais il n’y a rien à gagner à vouloir retenir les murs d’une maison qui est en train de s’écrouler, même si elle a été belle autrefois, même si elle respirait le bonheur, la joie. Aujourd’hui, il n’y a plus que des courants d’air et les gémissements de prisonniers qui y vivent l’enfer. Il est temps d’admettre que doit débuter une nouvelle quête, sans animosité, ni blessures à garder, juste avec la conscience d’avoir fait ce qu’il fallait.

 

Une demoiselle, une femme maintenant, si elle accepte et entend qu’est venu le jour où elle doit décider entre la haine ou l’amour, entre la nuit ou le jour, entre la colombe ou le vautour.

Il n’est pas facile de délaisser ce que l’on a construit année après année, de regarder ces fondations, ces chemins arpentés, d’admettre qu’il est temps de recommencer à voyager.

Est-il plus simple de continuer à gémir et errer sans fin entre ces murs, bridée par ces enceintes qui cachent le soleil, qui obscurcissent le ciel, qui étouffent le monde et ses merveilles ?

 

Il est temps d’écouter cette voix qui pourtant susurrait déjà, à mots couverts, l’été ou l’hiver, que la vie n’est plus là, que le changement est en bonne voie, qu’avancer et grandir est aussi se constituer des souvenirs, accepter de lâcher ce qui ne peut plus tenir et que l’on serre pourtant à pleines mains, à en saigner et en pleurer alors que c’est la fin.

 

Une demoiselle, une femme sûrement, une beauté cachée derrière un paravent, qui ne veut pas se dévoiler parce qu’elle a peur de qui va la regarder.

Une pudeur de jeune fille, en dépit de deux yeux qui brillent, qui annoncent le meilleur, dans lesquels il n’y a plus aucune peur, que du désir et de la joie, de savoir qu’enfin elle aura droit,

à ce qu’elle mérite,

à ce après quoi elle s’invite,

 

la liesse et l’allégresse,

la fête et ses largesses.

 

Une demoiselle qui n’est plus, une femme qui est apparue, fière et droite de savoir qu’elle a le choix entre ses mains, comme un trésor dans une boîte, comme la lumière d’un miracle,

 

celui par lequel on devient enfin ce que l’on est.

 

Une demoiselle qu’il faut saluer et laisser partir, une femme qu’il faut célébrer et accueillir, dans un grand élan de joie et de plaisir, celui qui vous inonde de puissance et d’enthousiasme à frémir, sûr et certain de son devenir,

 

celui de naître au monde encore, dans un grand cri, comme une évidence :

 

« JE SUIS VIVANTE ET J’AVANCE ! »

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