La nasse

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Elle est telle que vous l’imaginez : serrée, cadenassée, sans issue espérée.

Elle est rigide, elle est fermée, elle n’offre aucune échappée.

Elle est là, autour de vous, toute la journée.

 

Un jour comme tous les autres vient de commencer. Un matin qui s’éveille, un soleil qui apparaît. Des nuages qui s’égrènent, des oiseaux qui s’envolent en nuées. Un bruit de fond qui imprègne l’air et la clarté : métro, bus, voiture, tous les moteurs sont allumés. Le vôtre aussi d’ailleurs, à n’en pas douter.

Un jour qui en entraîne d’autres, mois après mois, année après année. Vous êtes déjà dans l’heure d’après, à ne penser qu’à la suite, à ne pas vous poser. Vous courez, à pied ou véhiculé, parce qu’il faut absolument ne pas rater, ce prochain rendez-vous, cet autre arrêt, cette route qui conduit chez vous, cette invitation à dîner. Enchaîner, planifier, organiser, projeter ; ne rien avoir d’autre que des pensées pour l’après, la suite, le futur exigé ; ne pas supposer que l’erreur est dans cette nécessité, d’anticiper, de préparer, de ne pas cesser.

Vous voilà sur l’autoroute de la normalité, à effacer tous vos doutes en continuant d’accélérer. Vous êtes dans l’idée que l’urgence est de doubler, ce lambin qui vous bloque et vous empêche de vous dépasser, de passer outre toutes les limitations égrenées. Ne pas croire que tous ces freins pourraient vous être d’une quelconque utilité. Ne pas supposer un instant que ces aires de repos offrent ce qu’elles annoncent à tire larigot. Ne pas imaginer que ralentir pourrait être plaisant, voire agréable sûrement. Mais continuer cette effarante course en avant.

Vous êtes sans nul doute arrivé là où vous le vouliez ; mais que se passe-t-il ? Vous êtes déjà en train de vous rhabiller, de remettre manteaux, mantilles et de franchir la porte d’entrée, de partir en courant comme un insensé, de fuir le moment pour que ne reste plus que son souvenir effacé, d’un havre qui aurait pu offrir la paix.

Mais non, il faut presser le mouvement.

Mais non, il ne faut pas baisser la garde un instant.

Mais non, il ne faut pas donner prise aux sentiments.

 

Avancer à marche forcée. Galoper sans omettre de cravacher. Sprinter comme un dératé, pour être le premier, l’élu désigné, le héros qui a transpiré, qui a mérité ce marchepied, qui se verra récompensé d’un autre objectif inatteignable, d’un suivant potentiel formidable, d’un objet de désir injoignable, d’une guerre sans ennemi véritable.

Ne pas prendre le temps de s’écouter, de réaliser que son corps est exsangue, son esprit épuisé, que sa vision tangue, que la tête commence à tourner. Et se dire que cela est temporaire, que cela va passer, qu’il ne faut pas s’en faire mais au contraire s’accrocher à ces chaînes, à ces fers, pour ne plus sentir la douleur monter et se décider combattant ou guerrière qui ne doit pas reculer.

Être l’exemple, le surhomme qui laisse bouche bée, devant les exploits énormes et les travaux surmontés. Se prendre au jeu et se dire que c’est la vérité, qu’il n’y aurait rien de pire que de sombrer dans la médiocrité, de ne pas voir sa sueur luire, ni son torse bombé, mais au contraire pousser des soupirs et ne plus y arriver.

 

Alors persévérer, s’accrocher à ses serments, à ses promesses de lendemains enchantés. Ne plus réfléchir un moment, ne plus calculer, mais foncer à pas de géant vers l’objectif localisé. Serrer les dents, ne pas voir ses mains ensanglantées. Oublier les éclairs violents de la douleur incarnée, se répéter non-stop que l’on peut se dépasser, être plus grand que ce corps qui ne semble pas avoir intégré qu’il souffrira encore et encore jusqu’à en crever et que, lorsque vous serez mort, là il pourra s’apitoyer sur son pauvre sort de bête de somme harnachée à un fou furieux retors, aussi têtu que buté, infoutu de voir cette satanée vérité : qu’il n’y a pas une tête et le reste séparé.

Mais rien à faire, vous ne voulez pas écouter que vous allez droit vers l’Enfer, mieux même, que vous vous y êtes déjà jeté, la fleur au fusil et en un triple salto arrière pour parachever ce remarquable déni, que le caveau n’est pas lointain, mais qu’il est ici et que vous vous obstinez à boire ce calice jusqu’à la lie, que les seuls délices dont vous êtes farcis sont de véritables supplices et débordent d’agonie, de tortures et de sorts vénéneux qui s’écraseront avec force dans ce mur construit par l’insupportable aveuglement qui vous a mené jusqu’ici.

Il n’y a rien à dire, rien à ajouter que de pleurer à en mourir de vous voir ainsi égaré, en dépit des signes, des messages, des multiples vérités distillées à n’en plus finir autour de vous sans arrêt. Mais vous ne les voyez pas, mais vous ne les écoutez pas, ces minuscules et permanents sourires qui s’égrènent de tous côtés ; un rouge-gorge, un zéphyr, un air enchanté, pour vous soutenir et vous dire que vous pouvez tout changer. Ils sont partout, ils sont illimités. Il ne tient qu’à vous de les considérer,

 

de se dire, par exemple un matin, qu’il ne sert à rien d’aller travailler et de rater son train en le faisant presque exprès ;

de s’asseoir sur un banc plutôt que de passer devant et de regarder les passants, la foule, avec la jubilation de ne pas être dedans ;

 de lever les bras au ciel alors que vous êtes au premier rang et de vous délecter du concert de décibels qui monte dans l’instant.

 

Ce serait si joyeux, si apaisant, si au moins un seul ou deux voulaient tenter de ne plus faire comme avant, mais de se renouveler, de se donner du temps, pour grandir et pour être ce qu’ils rêvent peut-être.

Ce serait si doux et si émouvant, si l’un de vous osait passer devant, mais sans pousser, sans crier, juste pour donner un élan à l’immobilité.

Ce serait si beau, si plaisant si un enfant, un papy ou une petite souris décidait que maintenant, ça suffit, cette course à la vie, pour redevenir un creuset de magie.

 

Ce jour arrivera, un matin ; un matin où il faut courir et prendre le train ; un matin où il faut sourire pour prétendre que l’on va bien. Mais là, il y aura un hiatus, une pause dans le rictus, un sentiment d’être tout chose, l’impression de passer sous un bus.

 

Et alors le silence, la pose, l’évidence que l’on ne veut pas faire plus, mais mieux ; que l’on ne veut pas être minus, mais toucher les cieux ; que l’on doit changer son être, ses us, pour devenir un dieu, non pas un de ceux qui terrifient et qui grondent, mais un dieu parmi ces milliards qui peuplent le monde, un géant au quotidien, un ange pour chacun ; à l’écoute de soi et de ses besoins ; attentif aux autres et au genre humain ; à sa place, juste bien.

 

Ce jour, ce jour, qu’il est loin, ou peut-être pas si chacun choisit enfin de devenir ce qu’il voulait enfin, non pas ces marionnettes assoiffées d’argent et de possessions, mais des hommes apaisés et bons, ces petits êtres tels qu’ils sont arrivés dans ce monde à la manière de naître, avant de tout oublier dans une trombe, celle des ambitions, des exigences, des menaces et des bombes.

 

Il n’y aura plus de nasse alors, il n’y aura que l’immense espace et tous ses trésors : la Lumière et l’audace de vivre au dehors et non plus dans les grimaces de douleurs ou de l’effort, mais au contraire libre et léger d’avoir su se réinventer en allant puiser à la meilleure place qu’il puisse exister :

 

Son cœur débordant d’un Amour illimité.

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