Serpentin

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Virevoltant au vent, dans un doux élan,

coloré et léger, au milieu des nuages éthérés,

semblant filer du levant au couchant, un serpentin coloré rejoint le firmament.

 

Il progresse et il slalome à travers les masses cotonneuses, mélanges de froid et d’eau brumeuse. Il ne s’arrête pas, en dépit de l’endroit, au centre de nulle part, dans le plus épais brouillard. Il paraît savoir exactement quelle est sa destination, alors que rien ne point à l’horizon. Il persiste à poursuivre une piste, bordée de gouttes et de givre, à peine perturbé par l’air gelé, uniquement concentré sur le fait de ne pas marquer d’arrêt.

À le voir ainsi filer dans le blanc et le gris, on pourrait s’imaginer qu’il ne songe qu’à se désintégrer, se dissoudre et se fondre dans le magma d’ondes de pluie et de neige, comme au sein d’un piège dont il n’aurait pris conscience qu’à l’aune du silence, de cet assourdissant calme qui étouffe toute âme et que, trop pris par sa griserie, il n’a plus le courage, ni l’énergie de retourner d’où il vient, dans ce nid de joie et de fête, où lui et les siens n’en font qu’à leur tête, jetés de tous côtés, du sol au plafond, dans l’ivresse et la gaieté d’un cossu salon.

Ce serait une erreur pourtant, de croire que ce serpentin n’a pas de plan, ni de volonté propre à avancer de la sorte, seul et déterminé à ne plus revenir d’où il vient, jamais. Il sait bien que personne ne s’attend à ce qu’un mince fil de papier, un moins que rien puisse s’évader ainsi et s’inventer un destin. Oh, il ne l’a peut-être pas choisi en conscience, mûri après des années d’abstinence, mais il est une chose certaine : il n’a pas laissé passer sa chance, quand se sont ouvertes les persiennes et qu’il a réalisé que s’offrait à lui une aubaine, l’opportunité inouïe de s’évader dans la nuit. Alors il n’a pas hésité. Il a franchi le pas sans regret, sans un regard pour ses congénères qui s’amusaient à côté, déployés et emmêlés, dans l’enthousiasme d’une ambiance surchauffée, prévenus que tout cela n’aurait qu’un temps, mais obsédés par l’urgence d’extraire le suc de l’instant, de ne délaisser aucune miette, de tirer toutes les manettes de cette épatante fête. Oui, oui, ils savent pertinemment qu’au petit matin, ils finiront dans la benne, avec les encombrants. Oui, oui, ils ne cherchent pas à être autre chose que les trublions de ce carnaval grandiose, paillettes et accessoires se donnant l’illusion du grand soir, gavés de leur importance immense dans ce temple de la jouissance, persuadés de ne pas avoir quoi que ce soit à tenter, puisqu’après tout, voici ce pour quoi ils ont été appelés. Alors, sus aux soucis ! Alors foin des lendemains gris ! Dansons ! Jubilons ! Festoyons ! Soyons les rois à l’unisson, dans ce monde clos qui tourne en rond, dans ce palace bas de plafond ! Ne mégotons pas et enivrons-nous à tour de bras, puisque le jour suivant sera indécent, avec nos cadavres au sol, gisant. Nous sommes finis, avec une mort programmée, à quoi bon vouloir tenter de l’esquiver, d’affronter en face cette réalité ? Sombrons donc avec le navire en majesté !

Serpentins et mirlitons dans une danse macabre au sein d’un puits sans fond, celui de l’insouciance et de la liesse, où le jour n’aurait de sens que parce qu’il cesse, que le prétexte pour tant d’aveuglement serait que file, file le temps.

 

Et puis celui-là, ce serpentin qui à contre-courant de ce galimatias, décide que les secondes qui s’écoulent sont au contraire la chance de sortir du moule, de prendre un chemin de traverse qui ne soit pas borné par un pince-fesse, mais l’occasion d’aller prendre l’air, trop peu peut-être, par mégarde en fait, quoi qu’il en soit d’oser ne pas se contenter de cette rengaine usée et d’embrasser ses propres désirs exprimés.

Et puis celui-là, qui sort de cette route toute tracée, tente d’imprimer ses pas, à un rythme qui n’est pas imposé mais qui n’est que le reflet de ses pensées émerveillées, tout d’un coup déployées dans un espace illimité.

 

Il ne sait pas combien de temps durera son échappée ; une heure, un lever de soleil, un coucher ? Il n’a plus à se poser la question car, pour la première fois, il n’est pas coincé dans une prédestination. Il est sorti d’un rôle qui semblait d’une passion folle, puis, au fur à mesure qu’il s’élève, se ternit, se dissipe et disparaît, sans un souvenir, sans un regret. Il avance, il s’évade, en un voyageur, une espèce de nomade, un nouvel explorateur qui déciderait de ses joies et de ses peurs, un être qui, loin des siens, comprendrait qu’il a trouvé son destin : être celui qui ouvre la voie, qui propose un choix, autre qu’un étriqué quotidien, autre qu’un jour sans lendemain ; une palette de possibles soudain sortie de l’invisible, par la simple curiosité de ne pas se contenter de ce qui a été programmé, mais bien de pousser les murs qui limitaient, de tenter de grimper de l’autre côté, de vouloir que la vie ne soit que découvertes inespérées.

 

Un serpentin dans le ciel.

Égaré ? De moins en moins, plus il avance d’un trait.

Seul ? Au contraire, au cœur de l’univers entier.

Désespéré ? Du tout, rayonnant de félicité.

 

Il n’a aucune idée de ce vers quoi il s’en va.

Il ne s’imagine pas plus grand, plus puissant qu’il n’est.

Il n’attend pas une fin programmée parce que c’est ainsi qu’il a été embrigadé.

 

Il gagne pas à pas à découvrir, non pas ce trajet qu’il aurait fallu anticiper s’ils les avaient écoutés, mais bien qui il est, ce qu’il ressent et combien il apprend. Il ne doute pas un instant s’être fondu, mêlé dans l’atmosphère gorgée d’humidité ; mais cela n’a pour lui aucune espèce d’importance, autre que celle de sentir la vibration intense, continue et belle qui à chaque instant se renouvelle, celle qu’il prenait pour un désagrément au début et dont il ne peut plus se passer à présent qu’il l’a reconnue ; une onde de bienfait et de liberté, qui s’appelle le bonheur d’exister. Plus il s’éloigne de ce qui l’a vu naître, plus il réalise combien cette pulsation est bien au-delà de cette fête, de cette drogue étouffante qui était omniprésente, cette gangue de plaisirs sursaturés qui ne servaient qu’à abêtifier, à abrutir et limiter, à empêcher d’entendre ce chant si doux , si tendre.

Il n’est pas triste pour ceux qu’il a laissés en suite de ce départ valeureux. Il a bien compris que personne ne peut décrire aux autres le paradis, ne doit prétendre avoir tout saisi. Il a choisi, lui, une voie que certains n’auraient même pas admise, ni après un torrent d’explications, ni après moult démonstrations. Il se dit simplement qu’il a de la chance d’avoir eu cette prescience, ce réflexe qui l’a conduit à s’échapper dans la nuit, pour grimper, grimper sans trêve vers ces étoiles, ces sommets.

Il aimerait bien malgré tout que sa quête, ses découvertes surtout, puissent être partagées, montrées, échangées, sans jugement, ni effets, juste présentées au monde pour que s’ouvrent à un, à deux peut-être des idées qui leur trotteront dans la tête et qui, à leur tour, choisiront de voir au-delà des murs autour et s’envoleront pour d’autres détours à l’assaut d’espaces infinis, aussi inexpérimentés soient-ils, aussi petits. Cela lui conviendrait tout à fait d’être celui qui s’est, non pas sacrifié, mais a prouvé aux distraits, aux rêveurs, aux timides, aux renfermés, que leurs envies sont bien plus que des futurs regrets, que s’ils osent chacun de leur côté, ce sera le début d’une révolution qui sera enclenché, un murmure ponctuel et anecdotique au départ, puis un vacarme, un tonnerre à faire s’écrouler tout de part en part, en un bouleversement du temps présent, pour qu’enfin existe et se fasse connaître combien chaque existence peut être une fête, non pas programmée et bête, mais libre et complète,

 

même s’il s’agit de supporter l’incompréhension et le risible,

même s’il faut pour cela couper des cordes qui attachent les bras et vous désignent comme cible,

même s’il importe d’ouvrir et de franchir toutes les portes à l’impossible,

 

jusqu'à ce que se fasse jour une évidence : qu’il n’y a pas de retour en arrière quand explosent une à une les barrières que chacun met en lui et son destin.

 

Alors le serpentin continue, ni désespéré, ni obtus ; convaincu que sa marche personnelle est une de celles qui feront des étincelles et qu’à la fin, si elle survient, il ne restera peut-être de lui rien, si ce n’est un incroyable et émouvant tableau :

 

un magnifique arc-en-ciel, parfait et beau

non pas seul dans le ciel,

mais au cœur d’une multitude d’autres, à tous les niveaux,

petits, grands, incomplets ou permanents,

 

la preuve qu’a commencé le changement.

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