L'oeuf peinturluré

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un œuf, tout ce qu’il y a de plus banal, grimé comme une femme fatale.

Une perfection de symbole qui ressemble soudain à une folle.

Un caricature de ce que l’on ne doit pas faire avec la Nature.

 

Il était idéal au départ, ce petit œuf, laiteux, moucheté de taches noires ; mignon, juste ce qu’il faut ; adorable, en un mot. Il ne se posait pas la question de savoir s’il avait besoin d’oripeaux. Il était ainsi, sans plus chercher à être autrement qu’il ne naquit. Il vivait de lumière et de douceur, attendant simplement, sans se presser, son heure.

Et puis cette poule grossière, cette mégère, qui l’a toisé d’un air en colère, lui a dit violemment, sans préavis : « Mais t’es laid, toi, le petit ! » Et de là tout a commencé à aller de mal en pis.

L’œuf a ainsi entrepris de se comparer à ses homologues par milliers. Et bien sûr, il en ressortait toujours un, à l’air plus malin, au toucher plus doux, à la couleur qui rayonnait partout ; et lui se trouvait soudain bien médiocre, bien indistinct, à ne plus savoir que faire pour oublier les mots de cette poule en guerre, qui l’a laminé mieux que ne l’aurait fait un couteau tranché.

Il n’en pouvait plus, de voir à chaque coin de rue, un œuf rose et luisant, ou un autre géant, ce qui l’enfonçait un peu plus, à se croire, minable, minus, à se dire qu’il n’avait aucune chance de devenir quelqu’un de remarquable, d’immense, qu’il ne lui restait plus qu’à se dissoudre dans les nues, à se fondre dans la poussière, ses morceaux de coquille éparpillés par terre.

Chaque jour qui passait faisait de ces heures écoulées un enfer avec lui seul comme passager, incapable de recul ou d’évidence, d’entendre qu’il avait de la chance d’être là au creux de ce monde, avec sa bonne mine, sa faconde. Lui ne voyait qu’à chaque instant, sa laideur qui dépassait l’entendement, et il ne se retenait plus de pleurer sur son sort malvenu, aussi malheureux qu’une pierre qui se dresse dans un cimetière.

Il voyait le soleil se lever et déjà se demandait comment il allait tenir jusqu’à son coucher, dépressif et opprimé par ses seules pensées, sans besoin d’adversaire puisqu’il se mettait lui-même les fers, afin de se brimer et souffrir, sans possibilité de s’enfuir, au cœur de sa propre prison ; celle de la déraison.

Et pourtant son corps tenait, en dépit des poudres et des cachets. Et pourtant ses yeux s’ouvraient, même s’ils ne voyaient que l’obscurité. Et pourtant il avançait, même s’il s’obstinait à se croire enfermé.

 

Était à l’œuvre ce qu’il ne soupçonnait pas : une force vitale, une énergie de la joie.

 

Malgré son moral de plomb, malgré son persistance à plonger dans des puits sans fond, malgré son ciel obscurci par de lourds nuages gris, cet œuf existait, cet œuf grandissait, cet œuf se transformait.

Ah bien sûr, il n’était plus que l’ombre de lui-même, fardé sous des peintures, pour paraître joli ainsi qu’on le lui avait dit. Ah certes, il ne ressemblait plus que de loin à ce qu’il aurait pu inventer, terne et inerte. Ah évidemment, il évitait de rire et de s’amuser, avec acharnement. Il ne pouvait en être autrement, après cet anathème jeté sur lui, enfant.

 

Tant de souffrance et de silence, imposé par ces mots prononcés par une sale engeance, alors que cet œuf ne demandait rien d’autre en soi, que d’aller vers le bonheur ici-bas ; mais s’il est une évidence est que la jalousie reste une vengeance, de voir plus beau que soi et de réaliser que nos artifices volent en éclats, alors de lacérer avec rage ce si tendre visage.

 

Mais la poule s’en est allée, se perdre dans d’horribles contrées, de solitude et d’abandon, dans des abîmes profonds, de peurs et de pleurs, seule avec son malheur.

Mais l’œuf est toujours là, fragile, de guingois, incapable de croire aux contes formidables qui voient un ange naître d’un diable.

 

Et pourtant, c’est aujourd’hui, c’est le moment, de se faire confiance, de reprendre sa croissance et de passer d’un œuf à un géant.

Il n’est pas besoin de grand-chose au fond, un simple : « Bonjour ! Qu’est-ce que tu es mignon ! », prononcé par un petit enfant qui a aperçu cet œuf abandonné au bord d’un champ, qui l’a pris dans ses quenottes pour l’emporter vers la maison de sa mamie qui tricote. Il l’a posé ensuite auprès de l’âtre, dans une couverture mise sur la brique, et a attendu que le miracle se fasse : que la coquille enfin se casse,

 

et que surgisse de cette prison miniature, une beauté des plus pures,

 

une fée, une vraie, aux ailes étoilées,

 

qui étirera les bras, qui ne croira pas ce qu’elle voit ; la liberté, un vrai chez soi, et surtout, de l’amour en veux-tu, en voilà.

 

Elle n’aura plus alors qu’à sourire, et avec surprise s’entendre dire :

 

« Ma vie peut commencer, j’ai enfin le droit de m’aimer »

 

avant de prendre son élan et de s’envoler au firmament.

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