La danseuse exposée

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une danseuse sublime, à la peau cuivrée.

Une femme divine, une pure beauté.

Une parfaite image de sensualité.

 

Elle danse sans se soucier des regards intenses et des respirations accélérées.

Elle danse sans même s’inquiéter de quelconques présences, ni d’êtres mal intentionnés.

Elle danse comme s’il n’y avait qu’elle à pouvoir inventer sa chance, dans ce bouge mal famé.

 

Elle y est arrivée par hasard, aux détours d’un voyage qui l’a emmenée au bord du noir, dans ces troubles zones où se mélangent les rêves et le désespoir, pour ne plus se confondre qu’en un épais brouillard. Elle n’a pas cherché à être sur cette scène, à susciter autant d’amour que de haine. Elle a choisi pourtant de faire ce pas en avant, lorsque le rideau s’est levé sur ce théâtre brûlant. Elle a accepté de prendre ce risque, comme un artiste qui s’avance sur la piste, au milieu de ce halo de lumière, qui fait disparaître la Terre entière pour ne plus laisser que la féerie exposée et entière. Elle n’avait plus rien à perdre, tant elle était épuisée, par cette quête vaine et usante, par cette obsession lancinante, le droit d’avoir un toit, la nécessité d’avoir un foyer. Elle a tant et tant été ballottée, à gauche, à droite, de tous les côtés, qu’elle ne voyait plus que cette solution pour se poser et essayer à son tour, de trouver un peu de réconfort autour, dans cette foule anonyme qui ne fait pas un signe, mais la dévore des yeux, prête à prendre feu à force de croire que cette femme, ce symbole de désir puisse accéder à leurs pulsions et toutes les assouvir. Mais elle ne le voit pas, ou plutôt refuse d’entendre cette voix, qui au début lui susurrait : « Attention, danger ! » ; et maintenant se transforme en hurlement et la supplie de ne pas poursuivre plus avant,

 

car elle ne se rend plus compte combien la rage monte,

car elle ne réalise pas quel prix à payer il y aura,

car elle s’expose bien trop souvent et longtemps, pour ne pas finir en sanglotant.

 

Elle danse sans ne plus croire qu’elle aura encore une chance.

Elle danse comme si elle n’avait que le vide immense, autour d’elle, que de l’absence et non pas ce sang rouge qui bat et rythme ses pas.

Elle connaît ses talents, son pouvoir de charmer, mais elle s’imagine innocemment que cette scène suffira à la protéger, que ce public est poli et civilisé,

 

et non pas ce tas de brutes avinées,

et non pas ces primitifs décérébrés,

et non pas ces bêtes habillées d’une pseudo humanité.

 

Elle tourne, elle virevolte, se raccrochant à la musique, aux notes, à cette mélodie qui résume sa vie : triste et pleine de mélancolie. Elle s’y fond, elle s’y immerge, bien qu’elle sache qu’il s’agit d’un piège, qui l’entraîne vers le fond, au cœur de la déraison, dans ces zones sombres et recluses où ne traînent plus que de vieilles ruses, qui la perdent et lui font croire que là se niche l’espoir, tandis que suinte et s’enfuit un gémissement infini, celui de sa solitude atroce, de sous son écorce, cette carapace de lait et de miel qui brille d’étincelles et ne donne à voir que la peau en miroir, piètre protection contre ce qui sourde sans interruption ; un mélange de peur et d’hésitation, à peine visible, mais qu’une caresse indicible fera éclater d’un coup, libérant cette vérité qui s’avoue, enfin, épuisée et exsangue :

 

que sa vie tangue,

que son âme est ternie,

que son futur n’est pas ici.

 

Elle ne voit pas de solution pourtant, malgré ses sentiments évidents. Elle ne peut que continuer ainsi, à se cambrer, à paraître jolie, parce qu’elle sait que si elle ose, ouvrir les yeux, cesser sa pose, elle n’aura pas la force de retenir ce cri atroce, ce jaillissement de ses tripes, tout ce qu’elle évite ; la nécessaire remise en question, l’indispensable transformation. Il lui est plus facile de continuer à paraître docile, offerte et charmeuse que d’entreprendre cette mue aventureuse, cette impérative naissance généreuse, cette nouvelle issue heureuse. Elle préfère son malheur actuel à une fin de ses illusions trop cruelles, de devoir tout recommencer et réapprendre, ainsi qu’un bébé à la peau tendre, joyeux et rieur, dans sa quête du bonheur.

 

N’être qu’une poupée de scène, plutôt qu’une future reine.

Ne pas oser se réinventer, mais se laisser sombrer.

Ne plus avoir à penser, au lieu de tout créer.

 

Un destin prévisible, comme on offre à des flèches une cible.

Un gâchis monumental, une chute abyssale.

 

Elle danse, comme devant son cercueil.

Elle danse pour son propre deuil.

Elle ne veut pas s’arrêter, car elle sait qu’elle va s’écrouler, de honte et d’épuisement de tout ce reniement.

 

Et la foule gargouillante qui guette ce moment.

Et le public avide qui attend qu’elle perde son guide.

Et les spectateurs grossiers qui la regardent s’effondrer

 

debout, mais creuse,

souriante, mais malheureuse,

à la peau sucrée, mais lépreuse.

 

Une danse comme une évidence, comme un salut à la providence, qu’elle espère, après qui elle erre, incapable de tendre cette main autrement que de dédain, certaine que les dés sont jetés et qu’elle est sacrifiée, perdante et égarée ;

 

une danseuse désespérée,

qui ne demande plus qu’à être enterrée, belle et incomprise, dissoute en poussière grise, si loin de ses rêves de petite fille, elle qui était persuadée que le soleil pour elle seule brillait,

jusqu’à ce soir d’été, ce moment abhorré,

où toute sa naïveté a été lacérée, dans la luxure et le stupre, par une bande de brutes.

 

Depuis, elle se l’est promis, jamais plus elle n’aurait de soucis, elle allait éteindre sa joie, ses envies, pour n’être plus que cette proie, cette poupée Barbie.

 

Une danseuse belle à pleurer, quand on comprend ce qui l’a marqué, cette souillure immonde, cette blessure, cette douleur qui l’inonde, à déborder de partout, à se répandre des pieds à son cou, en une chape de plomb qui bloque tout, l’énergie, l’allant, l’envie d’aller de l’avant et la bride irrémédiablement, ainsi qu’un poison permanent.

 

Alors la soutenir jusqu’au bout, de son spectacle, de son acte de bravoure, de son geste fou, de se lancer dans ce suicide permanent, jusqu’à l’anéantissement.

Alors être prêt pour elle, pour qu’elle ne se brûle plus les ailes à ces néons surchauffés qui l’écrasent et l’empêchent de voler.

Alors se dire qu’il est temps de lui offrir un avenir, de lui montrer le chemin, de sa métamorphose, de son désir.

 

Renvoyer d’abord tous ces gueux aux yeux avides, aux gestes affreux.

Puis éteindre ces projecteurs aveuglants, pour ne laisser plus qu’une seule lueur, celle de la bougie d’une enfant, petite, timide, cachée au fond de cette salle, qui n’osait pas se montrer vraiment, tellement elle était effrayée par tous ces gens. Lui prendre la main, lui montrer le chemin et la conduire d’un geste sûr, sur la scène, en dépit de cette danse qui dure.

Et enfin contempler la danseuse, qui s’arrête, sidérée et fascinée par cette apparition spontanée.

Les laisser seules ensuite, toutes les deux, ainsi que deux sœurs qui ont soudain franchi le pas, de partager leurs émois.

 

Et se dire qu’il est beau de d’assister à ce cadeau, cette porte ouverte sur un cœur, qui avait oublié l’idée même du bonheur et qui va retrouver sa voie, simplement en baissant la voix, en chantonnant des mots doux, à cette petite fille, qui lui fait ressentir un amour fou, qui lui montre combien elle était proche d’effleurer ce cristal, cette roche pure, et pourtant si dure, ce miracle de beauté,

 

la confiance retrouvée.

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