Chaise longue

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une chaise longue colorée, vide et inoccupée.

Une chaise longue qui se languit sur une plage désertée.

Une chaise longue qui risque de finir ensablée, si personne ne daigne s’y intéresser.

 

Elle a été posée là pourtant, pour faire le bonheur, la joie de tous les estivants, pour les distraire et leur offrir le repos bienfaisant. Elle était pimpante, robuste et bien agencée, afin de proposer une assise solide. Elle avait été conçue pour le bien-être de tous ces corps harassés par une année de labeur intense et insensé. Et quand ils débarquaient tous, blanchâtres, les yeux cernés, elle attendait sans nul doute que l’un de ces expatriés vienne s’asseoir et profiter enfin d’une pause méritée.

 

Et puis un été, sans que rien n’ait changé, voilà que soudain la foule ne s’est plus pressée. La chaise longue est restée seule et désemparée, la proie de ses interrogations et de son attente embarrassée. À quoi pourrait-elle bien occuper son temps, si personne ne rejoint ce bord de l’océan ?  Elle a certes hébergé des mouettes, un crabe insistant, mais pas de quoi faire le fête à chaque soleil couchant.

 

Elle a patienté de longs mois durs et froids car, en plus, elle n’avait pas été rangée comme il se devait. Elle a testé la neige, les vents glacés, autant d’expériences dont elle se serait bien passée. Mais elle n’a pas eu le choix, ainsi sont les aléas des objets, un jour à la mode, le lendemain dépassés ; un mois des plus commodes, un autre à s’empoussiérer.

 

Quant est enfin revenu ce printemps doux et gai, elle s’est mis à nouveau à se pomponner, heureuse et soulagée d’avoir su surmonter ces difficultés. Et pourtant, là encore, pas l’ombre d’un vacancier. Du soleil, des palombes, mais pas un humain pour bénéficier de ses courbes, de ses couleurs enjouées. Elle a commencé à s’assombrir, à se laisser aller, quand, en plus de ce non-retour, la plage elle-même s’est vidée, de ses coquillages, de ses volatiles, de ses crustacés. Il ne demeurait plus qu’elle et ses regrets.

 

Elle a bien sûr pris de plein front ce nouvel hiver des plus longs, incapable de plus croire que tout irait mieux au fond, à force de patience et de réflexions. Elle a fait le dos rond, a fini par s’ensabler pour se protéger au moins du gel et de l’air frisquet.

 

Quand enfin elle a compris que les jours rallongeaient, elle s’est pour la première fois demandée si cela valait la peine d’espérer, un miracle à tout le moins, ou un retour au passé, ce temps béni où rien ne semblait pouvoir changer. Elle n’avait pas tort d’ailleurs, car de nouveau, personne ne s’est pointé et elle n’a même pas eu l’heur d’être à même d’être déterrée de sa gangue de sable et de cristaux mêlés.

 

À la vue des feuilles solitaires qui ont recommencé à voler dans le ciel qui perdait sa lumière, elle s’est alors autorisée à pleurer, sur son sort imprévisible, sur cette drôle de destinée qui la voyait passer d’accessoire utile à un vide, une immensité languide de néant illimité.

 

Et la neige derechef, et des flocons qui forment comme une nef sur ce qui dépassait encore de sa stature maintenant incolore, sur le peu qu’elle devenait. Et elle qui s’endort, prête pour l’éternité.

 

Sauf que,

 

ce drôle de labrador, ce chien fou et empressé, qui se met à gratter de plus en plus fort sur un de ses côtés et, sorti de nulle part, entreprend de la déterrer. Elle n’a pas le temps de réagir, ni de crier. Elle se voit exhumée, brandie ainsi qu’un trophée, dans la gueule de ce molosse qui se met à se carapater. Et voilà qu’il parcourt des lieux et des lieux sans plus s’arrêter, dans une direction que la chaise longue est bien en peine de deviner. Elle finit même par s’abandonner et se laisser bercer par cette drôle de cavalcade et son curieux destrier.

 

Quand enfin cesse cette course-poursuite improvisée, elle ouvre les yeux et se trouve nez à nez,

 

avec une serre et son florilège de plantes enchantées. Un monde tout à fait différent de celui qu’elle connaissait. Plus de sable à perte de vue, mais des fleurs insoupçonnées. Plus de dunes toutes nues, mais des talus herbeux, des haies. Plus de solitude contenue, mais un foisonnement d’insectes et de farfadets.

 

Un paradis tout vert qu’elle n’avait jamais imaginé.

 

Le labrador la pose alors au centre de cet Eden retrouvé. Il aboie bien fort et repart gambader.

 

Elle reste là, incrédule, émerveillée, devant une libellule, puis un scarabée doré, ou encore une bulle qui a jailli de la mare à côté, révélant un crapaud à pustules qui lui sourit en biais.

Elle en a le souffle coupé, de tant de magie minuscule et de toute cette beauté. Elle en oublie ces vicissitudes, toutes ces années où elle se croyait heureuse alors qu’elle était juste occupée, à servir de cheval à bascule, de canne, de pis-aller à tout un tas d’handicapés, de la vie, de son cortège de bras cassés qui eux étaient les derniers à pouvoir lui montrer, que sa voie n’était pas de servir de repose fesses à des privilégiés, mais bien de participer à la liesse de la Nature libérée.

 

La chaise longue ne se souvient plus de ce temps à présent, ou plutôt, elle l’a encapsulé dans un nénuphar géant qui lui donne maintenant des fleurs d’un superbe violet, de celles qui vous rappellent année après année,

 

combien la vie est belle, quand sa place est trouvée

et que l’on ne peut faire des étincelles que lorsque l’on commence à briller.

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