Le singe et ses cymbales

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un singe, figé, des cymbales dans ses mains glacées.

Un singe, immobilisé, sans un bruit ni émis, ni écouté.

Un singe, paralysé, n’osant plus bouger ou respirer.

 

Il regarde le monde avec un œil étonné, d’être au bord de cette ronde et de ne pas y participer. Il observe et sonde tout ce qui passe à sa portée, sans pouvoir s’y fondre ou s’y mêler. Il se languit et commence à ne plus pouvoir retenir ce hurlement qui gronde du plus profond de son être imperturbable et coincé.

Il voit les caravanes qui passent, chargées de bijoux, de denrées, puis qui disparaissent au loin tandis que le vent efface leurs traces. Il compte les couples qui convolent et roucoulent sans pouvoir les envier. Il contemple les jours qui s’égrènent du matin rose à la nuit tombée.

 

Et il demeure en statue sur son parapet.

 

Il entend les chants qui montent du fond des vallées, racontant les histoires de la vie qui va et qui compte son lot de misère ou de joie mêlées. Il écoute les oiseaux qui trillent sans qu’une note ne sorte de son gosier. Il tend l’oreille encore à ne plus savoir vers quoi se concentrer, avide et plein de remords de n’être qu’un spectateur éloigné.

 

Mais il n’ose pas, ne peut pas se dépêtrer de son angoisse bizarre qui l’a comme ligoté.

 

Il sent les parfums des femmes qui sont sur le point de célébrer le bonheur envoûtant d’être désirées et aimées. Il s’enivre des multiples variétés de fleurs qui diffusent leurs couleurs et les odeurs exacerbées. Il se plonge dans un labyrinthe d’existences qui toutes ont choisi d’avancer.

 

Pourtant, il ne fait pas un pas pour les accompagner.

 

Un singe qui est au monde ainsi qu’un glacier, présent et pourtant limité, essentiel et malgré tout oublié, porteur d’une richesse vitale mais sur lequel chacun se contente de marcher, inconscient des secrets sidérants et des profondeurs abyssales qu’il est en train d’abriter.

Un singe, vivant, vivace, exubérant et charmant qui n’a plus sa place, dans le cœur des gens, dans l’harmonie du mouvement, dans l’immense espace. Un singe qui n’est plus qu’enveloppe et carcasse, bien loin de ce que devrait être son présent, intense et efficace. Un singe qui s’enfonce dans le déni et les ronces, transformant son quotidien en un insondable puits, humide et terrifiant, les portes de l’Enfer, au-delà de l’entendement.

 

Il n’est pas seul pourtant. Ils sont nombreux à l’examiner de temps en temps ; une louve inquiète et triste de voir cette figure grimaçante et sinistre qui n’affichait auparavant que le sourire d’un artiste ; un papillon léger et bleu, qui fait des circonvolutions autour de ce primate ombrageux ; une anguille jaune et dorée qui glisse et se faufile entre ces pattes crispées.

Mais ils ne peuvent rien pour lui, ils n’ont aucun moyen de lui faire comprendre la richesse de la Vie si lui s’obstine en vain,

à se penser différent, hautain et dominateur, alors qu’il n’est qu’un enfant empli d’une effarante peur ;

à s’imaginer dans un rôle parfait et pur, alors qu’il est comme une brique dans un mur, coincée de partout, incapable de s’extirper de son trou ;

à être persuadé, depuis des lustres déjà, d’avoir vaincu et d’être l’Auguste qui sera couronné roi.

 

Un singe qui n’a pas d’issue, au-dessous ou en-dessus, qui est déjà perdu, dans son propre cauchemar, dans sa réalité bisque où il s’obstine à patauger. Un singe qui pourrait tant et plus s’il ne se comparait pas à des princes, des illustres et qu’il entendait enfin que ce qui compte n’est pas la posture, l’intransigeante figure qui terrorise et qui hante tous ceux qui osent ou qui tentent de lui faire comprendre qu’il est temps de rendre

les armes,

les larmes,

les charmes

 

pour être simplement au monde tel qu’il est venu, et non pas comme le symbole de la tombe d’un ange déchu.

 

Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, il n’est plus que le fantôme d’un piètre siège, celui du château où sont morts ses rêves, d’évasion, de grandeur, et où ne rôdent plus que l’abandon et l’horreur. Il n’y a pas de salvation, pas d’échappatoire ; il ne reste plus qu’à perdre la raison pour ne pas déchoir, et ne pas admettre à la face de tous qu’il n’est pas le grand maître, le King maousse,

qu’il n’a pas réussi à incarner le monstre qu’il fantasmait en secret, celui des brumes obscures où le Mal rôdait.

Il n’est qu’un singe, avec des instruments, dont il a oublié le son enchantant. Il ne se rend même plus compte aujourd’hui que la musique qui virevolte et qui monte est ce qui le construit, qu’il a en mains son salut et sa solution pour enfin devenir ce qu’il n’avait jamais envisagé depuis ce passé si lointain où une guerre sans nom a ravagé ses espoirs et a transformé en plomb son si doux regard, où il a perdu son cœur et son honneur dans la boue et dans la terreur. Il persiste à croire qu’en restant ainsi, il pourra un soir reprendre pied dans la vie, dans l’intense pulsation à donner de le tournis de cette incommensurable et dense énergie,

 

celle des poussières d’étoiles qui tous nous unissent.

 

Mais il veut seul trouver son salut,

Mais il est persuadé, convaincu que sans aide il réussira là où d’autres se sont avoués vaincus.

 

Il se leurre, il s’égare et il ne fait que persister à errer dans le noir, dans cette nuit longue et interminable où il n’a personne à inviter à sa table le soir, où il reste solitaire et paumé dans son propre délire obstiné.

 

Un singe qui trône sur le bas-côté, dans une rue des plus animées, ainsi qu’un spectateur derrière une vitrine qui ne peut que de résoudre à laisser passer les amis, les amants avec un visage triste à pleurer. Il n’a pas moyen de crier et s’agiter, parce qu’il a lui-même mis des menottes à ses poignets en un geste violent et désespéré de ne plus jamais, jamais être blessé par cette douleur absurde et illimitée, de sentir son cœur saigner. Il refuse pourtant de retrouver la clé qui le libérerait dans l’instant et lui permettrait de danser. Il s’est convaincu en se mentant qu’il ne vivra plus, que l’Amour ou le plaisir ne sont que des épées pointues qui transpercent les rêves que l’on portait aux nues pour les clouer sur les planches du cercueil de la confiance vaincue.

 

Un singe qui est plus qu’immobilisé, mais perclus de douleurs à en crever, celles qu’il a choisi d’adopter en un leurre insupportable et assumé, se disant qu’ainsi il n’aurait plus à penser, à se demander pourquoi il supporte ainsi de se torturer et considère qu’il est déjà mort et oublié.

 

Un singe dont le spectacle quotidien et incessant de solitude et de méfiance permanente défie le bon sens et l’entendement, alors que personne, personne vraiment ne lui demande de s’infliger de tels tourments.

 

Elle serait belle la vie pourtant, s’il abandonnait son calice et ses instruments de souffrance pour enfin se lever et entrer dans la danse,

cette douceur ineffable d’un main sur la joue qui efface d’un geste la larme qui coulait vers le cou,

ce frisson revigorant et joyeux qui traverse le dos d’un homme qui redécouvre le plaisir d’être heureux,

cette respiration profonde et interminable de l’air pur qui emplit une cave rongée de moisissures.

 

Il n’y aurait plus qu’à s’étendre et se fondre dans le ciel d’un bleu tendre aux rayons du soleil. Il ne resterait qu’à se laisser bercer par la brise débordante d’un souffle pacifié. Il ne faudrait rien d’autre qu’un simple mot et un sourire pour dire :

 

« Merci »

 

Il ne resterait plus de souvenir alors, de cette morsure permanente, de cette angoisse de souffrir. Il n’y aurait plus que l’abandon naturel et la confiance éternelle,

en soi, en ses pouvoirs,

en ses capacités à briser l’étouffoir

et le faire exploser en mille morceaux d’un kaléidoscope blanc et noir,

 

le blanc, de l’entendement,

le noir, du recueillement,

 

de l’écoute et du soin après tous ces matins où ne naissaient que le renoncement et la perpétuelle crainte d’un destin atroce, immonde, ainsi qu’une bulle transpercée par une sonde, éventrée et détruite par ses propres bombes.

 

Ce jour est-il venu ou n’est-ce que les prémices de l’issue entrevue ?

 

Le choix est là, le pouvoir est en toi, singe brisé par ton unique volonté, à la fois maître et esclave, à la fois agneau tendre et loup écumant de rage. Il n’existe aucune fatalité que tu ne sois en peine de surmonter. Il ne reste que la vérité,

 

que tu dois te pardonner et recommencer à aimer.

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